Stéphane Bürgi – 20 septembre 2012
Présentation : Je suis doctorant en études du religieux contemporain à l’Université de Sherbrooke et j’ai une maîtrise en sciences politiques (Université de Sherbrooke)
Je suis l’auteur du livre Occident et rencontre des cultures, La pensée de Benoît XVI, aux éditions Médiaspaul (2012)
Je me suis présenté comme candidat NPD dans la circonscription de Compton-Stanstead aux élections de 2006, puis j’ai été président de l’association NPD de Sherbrooke jusqu’en janvier 2011.
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Si Stephen Harper a un agenda caché concernant l’avortement, il est probablement si bien caché que notre Premier ministre conservateur l’a complètement oublié. Malgré une majorité parlementaire et un goût manifeste pour les projets de lois controversés (achat de F-35, abolition du registre des armes à feu, etc.) il semble évident que la motion 312 du député Stephen Woodworth (visant à déterminer à quel moment un fœtus doit être considéré comme un être humain) sera battue en chambre mercredi prochain.
De ce fait, il ne me semble pas exagéré de demander aux députés de l’opposition de considérer posément la question soulevée par M.Woodworth, sans tenter de l’étouffer sous une avalanche de soupçons quant aux intentions de son auteur. Se demander à quel moment un être humain peut être considéré comme une personne est en effet une question grave et fondamentale qui devrait pouvoir transcender les divisions idéologiques et politiques.
Plus particulièrement, j’aimerais m’adresser aux députés du NPD qui se réclament d’un idéal de justice sociale et de solidarité, notamment contre les effets déstructurant du néo-libéralisme sur le Canada. À vous, j’aimerais partager ces quelques réflexions :
Accepter de débattre du statut du fœtus n’est en aucun cas une caution du programme du Parti conservateur dans son ensemble, au contraire. En effet, il me semble essentiel de mettre en lumière l’incohérence inhérente de tout programme qui tente de rassembler sous une même bannière politique la droite économique et le conservatisme moral. L’incohérence vient du fait que le fondement du néo-libéralisme économique n’est pas la morale traditionnelle, et encore moins la morale chrétienne, mais une forme d’individualisme que je qualifierais de post-moderne. En effet, l’unité de base de l’utopie libre-échangiste mondialisée est l’individu sans attaches ni frontières, indifférent à tout sentiment patriotique ou religieux contraignant ses choix et son avancement social. Le libre-échangisme est une idéologie qui est d’autant plus à l’aise qu’elle peut se développer dans une société réduite à un agrégat d’atomes individuels sans autre liens sociaux que ceux du marché. C’est une vérité de l’histoire trop souvent oubliée par la gauche d’aujourd’hui que les ravages du capitalisme n’ont pu se faire que sur les ruines des valeurs communes et du sens du sacré. Comme le dit le philosophe français, Jean-Claude Michéa, l’évocation des valeurs traditionnelles, identitaires ou religieuses par les partis de droite ne sont, de nos jours, plus qu’une « aimable plaisanterie électorale que seule la gauche prend encore au sérieux. »
Voilà qui permet de comprendre pourquoi Stephen Woodworth est en réalité orphelin dans son propre parti et que son conservatisme ne représente aucunement une tendance dominante dans l’application réelle du programme du Parti conservateur (sauf peut-être lorsque vient le temps de faire le plein d’électeurs en courtisant une frange de l’électorat que la gauche néglige souvent).
Manifestement, accepter d’inclure le fœtus dans notre « communauté morale » en lui accordant un statut juridique n’est pas une proposition naturelle pour la droite économique. « Ce n’est pas souhaitable de s’enfarger dans des dossiers de la sorte. » commentait avec désinvolture le ministre de l’Industrie, Christian Paradis. Mais après tout, depuis quand la droite libérale se soucie-t-elle de la solidarité avec les plus petits ?
Par contre, la préoccupation de M. Woodworth devrait être une évidence pour quiconque se soucie de la justice sociale et donc, me semble-t-il, pour la gauche. Malheureusement, vers la fin du 20e siècle, plusieurs partis de gauche en Occident ont amorcé une mutation idéologique lourde de conséquences. La mondialisation libérale fut progressivement considérée comme une réalité incontestable et sa remise en question profonde fut – à toute fin pratique – abandonnée. Or, en désertant le terrain de l’économie, l’effort politique de la gauche a été redirigé vers une transformation prétendument émancipatrice des mœurs et de la morale traditionnelle, favorisant ainsi un virage culturel vers … l’individualisme post-moderne, pourtant au fondement de la désastreuse utopie économique néo-libérale. L’adhésion d’une large partie de l’intelligentia de gauche à cet individualisme post-moderne explique sans doute la faiblesse de sa critique économique et la nécessité d’un recentrage sur un programme de remodelage culturel (remodelage qui, soit-dit en passant, n’a jamais été une demande exprimée par la population et ne peut se réaliser que par la complaisance des médias envers une élite intellectuelle progressiste surreprésentée dans le discours publique.)
Cette réorientation d’une grande partie de la gauche contemporaine explique également sa réaction épidermique lorsqu’il est question de contraintes morales qui pourraient être imposées aux choix individuels, notamment – dans le cas qui nous concerne – en matière d’avortement. Mais surtout, cette mutation idéologique soumet la gauche à une profonde contradiction interne. En effet, si la gauche prend encore au sérieux les idéaux de justice et de solidarité, elle doit reconnaître que ces idéaux ont historiquement été poursuivit au nom d’un sens moral conscient de la différence entre le bien et le mal et qui puisait le plus souvent ses racines dans de fortes convictions religieuses. Au nom de ces convictions, des limites claires ont été posées à l’arbitraire des plus puissants, parfois même contre un apparent consensus. Je parle ici de l’abolition de l’esclavage, de la conquête des droits civils, de la lutte contre les idéologies totalitaires, des mouvements ouvriers et syndicaux, de l’émergence du mouvement coopératif, etc. Concernant le Canada, je me permettrais de faire simplement référence au Plaidoyer pour une économie solidaire de Claude Béland (2009), lequel rappelle la création du mouvement coopératif au Canada et au Québec et son encrage dans une éthique sociale chrétienne.
Prendre en considération ces quelques éléments me pousse à affirmer que tout programme politique en faveur de la justice suppose la conservation de certaines valeurs morales. On ne s’indigne pas efficacement et durablement contre l’injustice si l’on est uniquement porté par l’idéologique de l’heure ou le prétendu consensus social révélé par le dernier sondage. Lorsque la personne humaine est sacrifiée sur l’autel de la croissance économique et de l’hédonisme, c’est notre sens du bien et de la morale qui nous pousse à l’indignation. Lorsque ce sens est émoussé, on a de la peine à s’émouvoir devant l’injustice de notre système économique (qui n’est d’ailleurs plus vraiment le notre)… et on évite soigneusement de « s’enfarger » sur les quelques 300 à 1000 fœtus de plus de 20 semaines qui sont avortés chaque année au Canada, sans compter la centaine de milliers d’autres qui sont éliminés plus hâtivement encore. La gauche partagerait-elle aujourd’hui le cynisme du ministre Paradis sur une question aussi grave ?
Se pourrait-il donc que la gauche soit en train de faillir à son engagement en faveur de la justice et de la solidarité en refusant de se pencher sur la question morale qui est celle du statut du fœtus ? Si nous ne pouvons pas être indifférents les uns aux autres, c’est parce que nous partageons une commune humanité, au delà des différences de classe, de culture et de religion. Exclure une couche de la population de cette fraternité humaine est toujours le signe d’une dangereuse dérive idéologique. Il s’agit d’une vérité morale qui devrait être appuyée par la gauche. C’est pourquoi j’estime que le NPD devrait voter en faveur de la motion 312 du député Stephen Woodworth. En devenant étrangers à l’injustice qui est faite aux enfants non-nés, en refusant jusqu’à l’existence d’un débat sur leur statut, nous nous enfonçons dans une négation de la valeur de la personne humaine qui est tout aussi menaçante que l’utopie libre-échangiste de la droite économique. L’un comme l’autre sont signes du déclin moral de notre civilisation. Je souhaite que le mercredi 26 septembre prochain, certains députés néo-démocrates puissent démentir cette critique des égarements post-modernes de la gauche occidentale. Aujourd’hui le véritable courage politique se situe du coté de la préservation et de la transmission des valeurs morales, pas du côté de leur déconstruction systématique.
Enfant Prodigue Actualités