Pour comprendre les visionnaires, il faut connaître la mentalité des paysans de la région. Les visionnaires en ont été façonnés et en partagent les caractéristiques psychologiques et sociales. Tous les documents consultés reflètent cette dépendance des visionnaires à l’égard d’une culture et d’un folklore bien spécifiques. Parfois à leur façon de parler et d’affirmer les histoires les plus incroyables, on peut penser que ces visionnaires mentent effrontément ou qu’ils ont perdu la raison. Rappelons l’importance qu’ils accordent au fait d’être désignés comme « mes anges » par la Gospa, à l’ascension vertigineuse du sentier du Podbrdo, à l’utilisation d’un scandale éteint depuis cinquante ans dans le but évident de rendre la situation plus dramatique, pour ne rien dire du récit des « apparitions » elles-mêmes, des secrets, des signes, des « miracles », et ainsi de suite. Ainsi, à la lecture du Journal de Vicka, on constate qu’il est rempli d’éléments relevant d’une imagination fantastique et débridée : on y trouve des prédictions ridicules, absurdes, bizarres. A la date du 24 juin 1981, par exemple, elle écrit : « Les uns restaient silencieux, alors que d’autres disaient : « Aujourd’hui, c’est la fête de saint Jean et aujourd’hui également des miracles ont lieu à Jajce ; peut-être que la Gospa nous a visités. » [1] C’est dans le cadre de la culture des gens de cette région et de leur folklore qu’on peut comprendre ces exagérations, ce fantastique et cette dramatisation. La connaissance de cette culture non seulement nous fait comprendre la situation mais elle nous évite d’être trompés par un mode d’expression qui déforme la description de la réalité objective.
Pour un paysan de ces régions, les miracles sont en effet des événements presque quotidiens. Les paysans aiment et apprécient les mystères. Ils vivent au milieu de la nature et à son rythme. Ils voient Dieu dans la nature, dans leurs champs, au travail et ils ne se préoccupent guère des lois naturelles qui les régissent. Dans leur simplicité, ils rencontrent Dieu partout. Un paysan se sent si proche de Dieu qu’à l’occasion, il lance même une boutade au Tout-Puissant. Par exemple, lorsqu’un paysan ne sait pas s’il pleuvra, il dira parfois : « Prends un parapluie, car on ne peut se fier à Dieu ! » Cela n’est pas dit irrespectueusement mais plutôt avec une profonde révérence, un sentiment d’intimité et un sourire. En aucune façon cela ne devrait être perçu comme une contradiction avec leur piété et leur foi. Pour les gens qui savent ou avaient entendu dire qu’au cours des années précédentes, des miracles étaient arrivés, il n’y avait aucune difficulté à conclure que des miracles se produiraient à Jajce en 1981. Si nous revenons à Vicka, nous pouvons nous rendre compte qu’elle prend plaisir à parler de miracles. Ni Vicka ni d’autres gens ne se préoccupent de la possibilité du miracle ou de sa nature. Le miracle ne leur cause aucun problème.
Sont enracinés dans l’âme de la femme et de l’homme de ces régions un besoin et une tendance à dramatiser, à exagérer, à utiliser des contrastes, à employer beaucoup de métaphores et d’analogies. Cette tendance caractérise leur poésie, leurs contes et leur façon de parler. Ces éléments sont utilisés tout naturellement dans leur poésie épique qui, par sa richesse, attire depuis deux siècles l’attention des savants de l’Europe occidentale. Ni la dramatisation, ni l’exagération, ni les oppositions, ni les analogies n’ont été considérées comme des vices et encore moins comme des faussetés. Leurs propres descriptions sont parfois même de meilleure qualité que celles des écrivains de métier. La culture paysanne voit dans ces procédés littéraires d’excellents moyens de s’amuser ; ceux qui savent s’en servir avec art sont tenus en haute estime. Leurs musiciens ou leurs chanteurs, avec leurs contes et leur poésie épique, sont pour eux d’authentiques maîtres. Sur leur « gusle », ils utilisent ces formes littéraires et chantent des épopées qui divertissent leurs communautés de belle façon. [2]
Les villages possèdent par ailleurs leurs propres « prophètes » et « prophétesses » qui jouissent d’une grande estime et dont les prédictions et les avis ont été mis en mémoire et conservés pour être cités. Prophètes et prophétesses surgissent de temps à autre, mais ils sont peu nombreux. Un homme de la région, Tale Dragicevic, qui mourut au début du siècle, a été fréquemment cité et il l’est encore aujourd’hui. Certains le prirent au sérieux alors que d’autres s’en moquèrent, mais un fait est certain : c’est qu’on se souvient de lui à cause de ses augures. Durant l’été de 1986, j’ai entendu des gens citer une certaine prophétesse dont j’oublie le nom qui avait l’habitude de dire : « Malheur aux gens de Medjugorje lorsqu’ils auront de mauvais prêtres ! »
Le jeune Jakov, dans l’entrevue avec le père Zovko, déclare en parlant d’un milicien : « Un d’eux a tiré son revolver et l’a pointé vers nous et il a dit : "Je vais tous vous tuer !" Il fut ensuite réfuté par ses pairs, les visionnaires, et par Mica Ivankovic. Il ne voulait pas alors mentir ni accuser l’homme en uniforme d’avoir été rude. Il exagérait tout simplement, dramatisait l’incident dans lequel il avait été impliqué, d’autant plus que ce jour-là avait donné lieu à de nombreuses émotions : le voyage à Pocitelj, l’arrêt à Capljina, la visite des chutes de Kravica et finalement les visions à Cerno.
Le 27 juillet 1981, Vicka consigna dans son Journal que Jésus leur est apparu avec « de longs cheveux, une barbe et des yeux gris ». Le 22 août 1981, Jésus leur apparut de nouveau mais cette fois avec sa mère qui « était entourée d’une grande lumière alors que Jésus était dans une petite lumière. » Elle écrivit : « Nous avons touché Jésus alors qu’elle partait. » Une fois de plus, je voudrais attirer l’attention du lecteur sur le fait que pour ces paysans, contrairement à ce qu’il en est pour la plupart d’entre nous, il n’est ni impossible ni difficile de rencontrer Jésus ou Marie, ou de les voir leur apparaître. C’est comme s’ils avaient l’habitude de ces prétendues apparitions de Jésus et de Marie, surtout que ces « fantaisies » n’avaient jamais attiré de visiteurs ni pris jusqu’ici de l’importance par leur popularité. Il m’est arrivé — et je suis sûr que cela est arrivé à d’autres qui se sont opposés à des allégations du genre — de rencontrer des gens qui avaient fait de telles déclarations et qui demeuraient entêtés et raisonneurs. L’acceptation facile de telles « apparitions » est le fait de gens vraiment crédules. Bien plus, ils croient rendre un grand service à Dieu en répandant sa parole et celle de l’Eglise. On ne leur a pas assez enseigné que le Christ n’a jamais eu l’intention de répandre son Evangile au moyen d’apparitions. On ne leur a pas suffisamment expliqué les conditions et la signification des apparitions du Christ et de Marie ni la position de l’Eglise à ce sujet.
Allons plus loin. Il ne faut pas nous surprendre que la plupart de ces récits proviennent de milieux ruraux. Les gens de Medjugorje ne sont pas à ce point de vue différents d’autres chrétiens issus d’un milieu social et psychologique semblable. Bien sûr ces fidèles ont leurs propres particularités élaborées par leur histoire et les circonstances dans lesquelles ils ont grandi et évolué, et que j’ai décrites ailleurs [3], mais ils ne sont pas plus sensibles à ce genre d’événements extraordinaires que, par exemple, les paysans de la Bavière allemande. Il fait partie de la mentalité de ces paysans d’être disposés, ouverts, empressés à accepter presque tout ce qui peut transcender l’ordre naturel des choses. Dans ce contexte, beaucoup d’éléments ne sont plus insolites pour Vicka et pour les visionnaires : la Gospa devient leur informatrice, elle fait même leurs commissions, allant voir, par exemple, le père Zovko en prison et leur rapportant ses salutations, comme nous le verrons plus loin. Qui plus est, la Gospa dénonce « les traîtres à notre foi » et elle cite même quelques noms. [4]
Nous pouvons dès lors comprendre, à la lecture du Journal de Vicka aussi bien qu’à celle d’autres documents, que les visionnaires trouvent des alliés au sein des citoyens de leur village. La grand-mère de Mirjana leur suggère, par exemple, de réciter sept Pater, sept Ave et sept Gloria, pratique que la Gospa approuve par la suite. Selon le Journal de Vicka, les gens relatent la façon dont les gardes dans la prison arrosent le père Zovko et ils soutiennent que celui-ci reste au sec néanmoins ; ils racontent aussi que les gardes verrouillent la porte de sa cellule et que celle-ci s’ouvre d’elle-même ; au surplus, qu’un garde, après avoir tenté de frapper le père Zovko, voit sa main s’immobiliser et se raidir dans l’air. La Gospa, consultée au sujet de ces rumeurs, en confirme l’authenticité. Ne voyons-nous pas dans ces exemples la dramatisation et l’exagération dont nous avons traité plus haut ?
Des gens de la région ont prétendu aussi voir la Gospa et parfois le Christ, comme nous l’apprenons du père Vlasic dans sa Chronique et de Grgo Kozina dans son Journal : d’abord au pont, au nord de l’église paroissiale, ensuite près du patelin des Sivric. Nous l’apprenons également des Franciscains, les pères Susac, Bubalo et Vasilj, qui prétendirent avoir vu eux-mêmes quelque chose qui ressemblait à la Gospa ou peut-être la Gospa elle-même, près de la croix, sur le Rrizevac. Grgo Kozina m’a confié qu’un jour où lui et Vicka étaient assis sur la colline Podbrdo, il lui fit remarquer que la croix sur le Krizevac était blanche, ce à quoi elle ajouta immédiatement : « C’est la Gospa ! »
Dans tous ces incidents, la Gospa semble au service du peuple et des visionnaires, et pour eux, cette situation ne pose aucun problème. Au cours de ces visions, les gens ordinaires servent de support et apportent leur propre contribution : ils se situent du côté des visionnaires. Il ne faut pas nous en étonner : leur folklore, leur poésie, leurs énigmes, leurs chants, leurs danses, leurs coutumes constituent un bien commun. Pourquoi n’en serait-il pas de même des visions et des « apparitions » : une chose qui appartient à l’ensemble de la communauté ?
Un autre facteur peut nous aider à comprendre les visionnaires et joue un rôle évident dans les prédictions qui annoncent les cataclysmes les plus terribles : c’est l’influence du folklore local. Ainsi, le 4 septembre 1981, Vicka écrivit : « Lorsqu’un chauffeur de taxi lui donna le mouchoir taché de sang, la Gospa fit la remarque : « Si vous ne me l’aviez pas donné, c’aurait été la fin du monde. » Le lendemain, le 5 septembre, Vicka confirma : « Elle [la Gospa] mentionna ce qui arriverait si les gens ne se convertissaient pas : « L’autre jour, [vous avez été] à un cheveu de la destruction. Je vous ai sauvés [de la destruction] en une minute. » [5] Selon toute probabilité, ces affirmations circulaient parmi certaines personnes de la région.
Les « prophéties » que Vicka fit devant Jure Ivankovic et un prêtre à la fin d’août ou au début de septembre 1981 ne furent pas moins dramatiques. Elle prédit alors que « l’Allemagne et les Etats-Unis seraient détruits, que le pape serait exilé en Turquie, que Bisce, la plaine au sud de Mostar, serait couverte de sang jusqu’aux genoux. » Ces prophéties ne venaient certainement pas d’elle et encore moins de la Madone ; elle ne faisait que répéter ce qu’elle avait entendu ailleurs. Plusieurs fois dans mon enfance et mon adolescence, j’ai personnellement entendu dire que Bisce serait couverte de sang jusqu’aux genoux et que certaines nations disparaîtraient de la face de la terre. Voilà qui ressemble bien à ce que nous avons entendu, surtout vers les années cinquante, de la part d’autres visionnaires du Portugal qui prédisaient — à moins qu’ils n’aient été mal cités par des gens bien intentionnés — que certaines petites nations disparaîtraient.
Plus loin, nous établirons une comparaison entre Medjugorje et Lourdes ; le même mécanisme a joué : les visionnaires semblent avoir emprunté leur scénario à Lourdes. Ils ressemblent en cela au poète populaire croate qui emprunte facilement à l’épopée d’un poète inconnu les vers d’ouverture et de clôture de son oeuvre. [6] On n’y a jamais vu de plagiat, mais plutôt un emprunt honnête, puisqu’il s’agit du bénéfice et du divertissement de toute la communauté.
En vérité, il est à se demander si ces visionnaires sont à prendre vraiment au sérieux. Ils parlent d’une fin soudaine du monde et ils ne manifestent aucune crainte. Ils en parlent comme s’ils allaient dîner ou voir une pièce de théâtre. Comment comprendre cela ? Les circonstances ne les amènent-elles pas à agir comme ils le font ? Les visionnaires ne suivent-ils pas inconsciemment la ligne de toute une tradition ?
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