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André Manaranche

L’image juridique ou légale de la Rédemption : la justification

Source : « Pour nous les hommes la Rédemption », Fayard, 1984, p. 143-147

mercredi 19 mai 2010

Avec le mot « justification », nous retombons dans un langage ambigu qui sent le prétoire, le réquisitoire ou la plaidoirie, ou bien qui évoque une discussion passionnée entre deux adversaires cherchant à avoir raison. De plus, la psychologie soupçonne fortement les profondeurs de celui qui, non content d’avoir commis quelque erreur, veut la transformer en vérité pour la supporter plus facilement : elle est sévère pour l’auto-justification. Quoi qu’il en soit, le mot évoque un discours plein d’âpreté où l’on se défend pas à pas, dans le cliquetis des réponses du tac au tac. Pourtant, cette manière de parler court dans toute l’Ecriture, où elle trouve ses lettres de noblesse. De là, elle a envahi le discours théologique et s’est introduite dans la session VI du concile de Trente. Elle a donc quelque chose à nous dire, moyennant un peu de réflexion [1].

Etre justifié, c’est normalement faire éclater son bon droit aux yeux de celui qui le conteste, d’où une certaine agressivité dans la réplique. Mais on peut imaginer une rencontre qui se fasse ailleurs qu’au tribunal et autrement qu’avec un ennemi. Au fond, toute relation humaine comporte sa justice, c’est-à-dire sa justesse [2]. On doit traiter chacun avec la nuance exacte, avec l’attitude qui convient. En ce cas, se justifier, c’est montrer la pertinence de son comportement, sans qu’il faille nécessairement établir son innocence.

L’Ancien Testament connaît un tiraillement douloureux. D’une part, il est convaincu que nul ne peut avoir raison contre Dieu et que bien fou serait celui qui voudrait se justifier devant lui. Surtout, que jamais Yahweh ne prenne l’initiative d’une discussion où l’homme serait confondu ! « N’entre pas en jugement avec ton serviteur, supplie le psalmiste (143, 2), car nul vivant ne sera justifié devant toi. » « Si tu retiens les fautes, Seigneur, qui donc subsistera ? » (130, 3). Autant confesser humblement son péché et reconnaître la droiture de Dieu : « Toi, tu es juste quand tu prononces » (psaume 51, 6). Cela Job le sait (Job 9, 2.32) : les prophètes ont définitivement fermé la bouche à l’argile qui voudrait en remontrer au potier (Isaïe 29, 16)... Et pourtant, comment renoncer à toute justice personnelle sans en être décontenancé, sans assise personnelle ? Comment se mettre un bâillon sur la bouche alors qu’on a tant de questions brûlantes à poser à Dieu, surtout en ce qui concerne le scandale de la rétribution ? Et Jérémie d’enfreindre la règle : « Tu est trop juste, Yahweh, pour que j’entre en contestation avec toi. Cependant je parlerai avec toi de questions de droit : pourquoi la voie des méchants est-elle prospère ? » (Jérémie 12, 1). Job ne fait pas autrement, tant sa douleur est forte, et plus grande encore son indignation : « Voici, je vais procéder en justice, conscient d’être dans mon droit » (Job 13, 18)... Tel est le paradoxe : la justification de l’homme est impossible, et pourtant elle s’avère nécessaire : comment le Créateur, qui nous a pétris à sa ressemblance, pourrait-il renoncer à rendre juste sa créature ; à faire qu’elle soit à ses yeux juste ce qu’elle doit être ? Là où le christianisme emploie le mot « saint » pour désigner ses grands hommes, Israël, lui, ne trouve pas de plus beau compliment que de dire de quelqu’un : « C’est un juste. » Aux pires moments de la résistance spirituelle, les Pharisiens ont cru pouvoir résoudre ce paradoxe. Dieu seul est dans son droit, soit : mais il a donné, avec la Loi, l’expression de sa volonté. Il l’a mise à la portée de l’homme : de son intelligence, car elle est facile à comprendre, et de sa volonté, car elle est praticable. « Car cette Loi que je te prescris aujourd’hui, a-t-il dit lui-même à Moïse, n’est pas au-delà de tes moyens ni hors de ton atteinte... La parole est tout près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur pour que tu la mettes en pratique » (Deutéronome 30, 11.14). Il suffit donc à l’homme de l’observer minutieusement pour pouvoir être justifié aux yeux de Dieu. Ne chargeons pas le Pharisien plus qu’il ne convient : son erreur n’est pas dans l’idéal qu’il se propose, mais dans l’illusion qu’il a de penser y parvenir tout seul, en tirant de ses propres ressources l’attitude qui plaît au Seigneur. C’est contre cette prétention de se glorifier soi-même devant Dieu que Paul déclenche son attaque (Romains 3, 27). Son raisonnement fait d’abord appel à la pratique : la Loi, dit-il, enseigne bien ce qu’il faut faire et éviter, mais elle n’en donne pas les moyens ; elle excite plutôt la convoitise et rend le péché appétissant. D’ailleurs, les Pharisiens ne parviennent jamais à une véritable observance : ils disent mais ne font pas (Romains 1, 17-24). Le fidèle se trouve tiraillé douloureusement à l’intérieur de lui-même, Paul en témoigne de façon pathétique (Romains 7, 14-25). A cela s’ajoute une critique théologique : accorder une telle importance à la Loi, n’est-ce pas sous-estimer une Promesse qui lui est de quatre siècles antérieure ? N’est-ce pas périmer Abraham au nom de Moïse ? (Romains 4.) Or la fidélité de l’homme dépend de la fidélité de Dieu à accomplir son serment.

C’est uniquement en Jésus-Christ que le Père tient la parole donnée. Jésus est « le Juste » (Actes 3, 14), c’est-à-dire exactement celui que Dieu attend, celui en qui il se complaît (Matthieu 3, 17). Lui seul peut « accomplir toute justice » (Matthieu 3, 15). Israël va pourtant être convaincu du contraire, car la mort de Jésus lui semblera celle d’un réprouvé que le ciel se garde bien de délivrer (Matthieu 27, 43-46). En réalité, Jésus n’est pas un réprouvé, mais c’est vrai qu’il vit une expérience d’abandon ; c’est vrai qu’en lui le péché du monde se concentre pour être calciné au contact du Feu divin. Le Père alors manifeste de façon éclatante la sainteté de son Fils en le justifiant dans l’Esprit (1 Timothée 3, 16), c’est-à-dire en le ressuscitant « pour notre justification » (Romains 4, 25).

Encore faut-il bien comprendre ce qui se passe dans le mystère pascal. Le Père ne fait pas « comme si » avec nous ; il ne feint pas de se déclarer satisfait de nous ; il ne se contente pas de nous blanchir par décret. Pour désigner un simple verdict d’acquittement, Paul n’aurait jamais employé le mot « justification », qui est bien trop fort pour désigner une sentence purement juridique. Ce terme atteste en nous le rétablissement effectif de la ressemblance perdue. Jésus ne se borne donc pas à nous « mériter » le salut du dehors, comme si le Père nous redonnait sa faveur seulement par égard pour lui. En réalité, Dieu nous rend capables en son Christ de prendre l’attitude exacte qu’il attend de nous, de le traiter comme il doit l’être, de lui rendre la déférence à laquelle il a droit. Il fait de nous des fils en vérité. Il est juste envers lui, car jamais il ne cesse d’être ce qu’il est ; jamais il ne se rabaisse à n’être plus le Saint. Mais, en même temps, il est juste envers nous, parce qu’il nous donne de trouver envers lui l’attitude juste, par une grâce qui nous transforme le cœur.

Rien pourtant ne s’opère en notre absence. Cette justification se réalise en nous par la foi au Christ, qui est bien autre chose qu’une confiance éperdue provenant d’une panique. Croire, en effet, c’est suivre ; c’est risquer de tout perdre, y compris sa propre justice, pour recevoir celle qui vient de Dieu (Philippiens 3, 8-9). Nous reconnaissons ainsi l’amour que Dieu a pour nous, l’Amour qu’il est lui-même (1 Jean 4, 16), et nous le lui répercutons par un Abba émerveillé (Romains 8, 15). C’est alors seulement que nous donnons la note juste, que nous sommes juste ce qu’il faut : que nous sommes des justes.

A ce niveau de profondeur, la « justice » biblique évite le caractère odieux que présente ce mot quand il évoque la prestation exacte due à un créancier impitoyable, l’univers glacial du summum jus, la dictature des choses sur les relations. En effet, du côté de Dieu, nous passons de la rigueur intéressée à la gratuité respectueuse : respectueuse de la dignité humaine sous le mode de l’exigence, d’une offre de réhabilitation. Et, du côté de l’homme, nous passons de l’objet restitué à l’attitude retrouvée, de l’avoir à l’être. Il en va de même quand, utilisant le langage le plus simple, Jésus parle de châtiment ou de récompense. Il s’explique suffisamment pour nous éviter toute méprise. Nous ne sommes plus dans un univers de choses mais dans celui de l’être : de l’être-hors-l’amour ou de l’être-avec-l’amour. La justice qualifie un échange d’objets, dont elle atteste l’équivalence exacte ; la justesse qualifie la relation entre des sujets, dont elle dit l’accord profond, l’ajustement cordial.

Notes

[1] J’utilise ici Jacques GUILLET, article « Justification » dans le Vocabulaire de Théologie Biblique, Cerf, Paris 1970, colonnes 645-650.

[2] En langage d’imprimerie, justifier un texte, c’est régler la longueur d’une ligne pour qu’elle ait « juste » la dimension des autres lignes de la page ; pour que « çà tombe juste ».

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