Une nouvelle construction cultuelle, les martyrs des deux guerres
L’exposition sur des mémoriaux semi-publics des noms des victimes des partisans et des četnik , plaques qui fleurissent dans tous les cimetières des villages de la région [de Medjugorje en Herzégovine], ou encore l’installation de nouvelles tombes à leurs noms s’autorisent de ce qui s’accomplit dans un lieu hautement symbolique : le monastère franciscain de Široki Brijeg.
Ce nouveau dispositif cultuel est organisé autour d’un culte bien particulier, un culte des martyrs et un culte des saints. Il s’agit là encore, mais dans un rang hiérarchique entendu comme supérieur et fondateur, de la « mise en martyrs » des Croates tués par les četnik serbes pendant la Seconde Guerre mondiale et de Croates qui, suspectés d’avoir été ustaše, furent tués lors des opérations d’épuration menées dans la région par les partisans en 1945 et jusqu’au début des années 60. Mais ces Croates-là ont une spécificité : il s’agit de franciscains de la province de l’Assomption de Marie d’Herzégovine, province à laquelle appartient Medjugorje. Contrairement aux cultes précédemment décrits, ce dispositif cultuel est d’abord dirigé vers le public des pèlerins, vers les centaines de milliers de pèlerins de toutes nationalités qui sont amenés là en autocar. Il s’agit de montrer que le temps est venu de sortir du semi-confinement de l’enceinte villageoise d’un cimetière, de sortir ces morts de l’ombre et de l’opprobre dans lesquels ils ont été si longtemps tenus. Que l’heure de leur gloire est venue. Les franciscains de Medjugorje durent, comme beaucoup en Europe de l’Est en général, opérer quelques sélections mémorielles pour édifier ce dispositif politique et religieux. Pour présenter ces morts comme des victimes, ce récit doit inverser l’agencement du récit titiste, requis et légitime. Désormais, les morts « de chez nous, d’ici » réputés par le régime précédent être les « traîtres de l’intérieur », les « ennemis du peuple et de la nation », sont publiquement honorés comme des saints et martyrs. Ce sont « nos morts, nos martyrs, des victimes ».
Ces opérations de retournement idéologique ne sont pas sans effets au village et dans toute la région [1]. Elles agissent de manière inattendue et permettent aux habitants du lieu, individuellement et collectivement, de sortir, peut-être, de l’impasse politique et morale dans laquelle ils se tiennent. Certains considèrent dans la région, que, honorés, mis au jour, ces morts-là (les morts de la guerre de 1941-1945, les disparus, les vaincus) et ce qu’ils représentent (la honte, la mise à part, le fascisme) vont enfin « nous » quitter, « nous » libérer de leur présence, « nous » permettre de passer à autre chose, en « nous » délivrant des conséquences du fait de leur être attachés par les liens du sang et de la culpabilité collective. Régler nos dettes de piété envers eux permettra ensuite, et en conséquence, de s’acquitter des « nôtres ». « Nous » pourrons les juger, maintenant qu’ils sont arrachés à l’emprise de nos ennemis. Le mort ayant reçu son dû, une tombe, un mémorial, « nous » pourrons peut-être juger ses actes politiques. Le « nous » que je mets entre guillemets est ce « nous » produit par le dispositif dans lequel la situation de « réveil national » et de guerre ont contraint beaucoup de personnes, de clans familiaux à s’engager [2]. Il est le « nous » circonscrit par l’accusation collective tout au long du régime titiste, identifiant les Croates aux ustaše.
Le monastère-école franciscain de Široki Brijeg
Exposé dans la vitrine du monastère, un firman d’Ali Pacha de 1846 montre que ce monastère a été construit avec autorisation ottomane, après que le monastère de Bosnie que ces franciscains occupaient eut été brûlé par les mêmes Ottomans, pendant la période troublée des années 1843-1852. On lit sur le mur l’inscription de la pierre angulaire : « Arrachés en 1846 à notre Bosnie, sans toit ni pain, avec notre seul espoir en Dieu, nous avons reconstruit ce monastère, sous la protection de Marie, pour les franciscains d’Herzégovine. » La construction du monastère, dans une période de grande famine, est liée à la séparation tumultueuse des franciscains de Bosnie d’avec ceux d’Herzégovine (leurs choix politiques, aujourd’hui encore, sont à l’opposé les uns des autres), séparation rendue officielle en février 1844 par décision du Saint-Siège [3]. Ce monastère a la réputation d’avoir été (et d’être encore) un « nid d’ustaše [4] ». Dans son ouvrage Church and State in Yougoslavia since 1945, Stella Alexander indique : « Le monastère et l’école de Široki Brijeg en Herzégovine a produit un certain nombre de dirigeants ustaše, incluant Artuković et Djumandzic, ministres du gouvernement ustaše, Glavaš, le chef de la section religieuse, et plusieurs hauts fonctionnaires [5]. » Et l’on sait qu’un franciscain défroqué (d’un autre monastère) avait eu un rôle central dans le camp de concentration de Jasenovac.
Il faut cependant savoir que ce monastère faisait fonction de lycée et que tout jeune homme scolarisé de la région y était passé. En tout cas, cette bourgade était considérée par les communistes yougoslaves et par les Serbes (qui furent les victimes en masse des ustaše) comme le cœur du lieu ustaše. Pour les populations serbes, ce lieu est un tel symbole des crimes commis pendant la Seconde Guerre mondiale que son nom a été supprimé et remplacé par celui de Listica (du nom de la rivière qui le traverse) pendant la période titiste. C’est donc là que les partisans avaient perpétré l’une de leurs opérations massives de « nettoyage » et de représailles et leurs actions de « violence révolutionnaire », en brûlant vifs les moines du monastère. A la suite de quoi, le 7 février 1945, les partisans avaient tué 758 personnes dans cette même bourgade. Parmi les moines tués (en l’absence de sources judiciaires, leur procès ne fut jamais conduit, il est impossible de savoir quoi que ce soit de leur culpabilité ou de leur innocence singulière ou collective), beaucoup avaient fait leurs études de philosophie, de grec et de latin à l’étranger : en France (Paris), en Autriche (Vienne, Salzburg, Innsbruck), en Allemagne (Freiburg, Düsseldorf), en Suisse (Fribourg), en Croatie (Zagreb). Ils faisaient partie des élites intellectuelles du pays, pays de grand illettrisme aujourd’hui encore. Parmi ces moines de tous âges, quatre appartenaient aux clans dont sont issus les voyants. Ils étaient des frères ou des cousins de leurs grands-pères. Ils sont comptés par les gens du village et ajoutés à la somme des autres morts « épurés » du village. Le monastère de Široki Brijeg est aujourd’hui, depuis le début des apparitions et dans leur sillage, un lieu satellite du pèlerinage, un lieu source, un lieu culte du trajet pèlerin. Mais il est aussi, ce qui n’entre pas dans les préoccupations et les savoirs pèlerins, un lieu culte de l’histoire de la région et de l’historiographie franciscaine. Avec le monastère de Humac, où s’organise, le jour de l’indépendance de la Croatie, une marche Medjugorje-Humac et Humac-Medjugorje conduite par un franciscain, souvent le père Slavko, qui tient ce jour-là levé dans sa main l’ostensoir du saint sacrement, trésor du monastère. Cette marche, réitérée pendant la guerre en Bosnie et connue sous le nom de « marche de la paix », mêle Croates d’Herzégovine, Croates de Croatie et pèlerins internationaux. Pour les Croates locaux, cette marche symbolise aussi autre chose. Elle remémore le trajet du frère franciscain Križan Galić venu en 1944 de Hutnac apporter son aide au curé de Medjugorje et tué dans le presbytère par une bombe lancée par un četnik. Sa tombe, considérée par la population comme une tombe de saint, est dans le cimetière Kovačica de Medjugorje, ornée de fleurs.
Quant à lui, le monastère franciscain de Široki Brijeg revendique aujourd’hui la place de fondement et de moteur de l’histoire régionale et de ses revendications nationales. Ainsi, après la guerre de 1992-1995, en 1996 et 1997, on pouvait voir devant le monastère de Široki Brijeg, dans la cour d’honneur, l’agglomérat de métal calciné, reliquat-relique de l’autel de la cathédrale de Mostar pilonnée par les Serbes, et sur la montagne, en face, un immense damier croate blanc et rouge fait de blocs de pierres peintes. Le tout offert aux yeux des pèlerins. Ils ont aujourd’hui été retirés.
Les couloirs du monastère où passent les pèlerins, ici témoins captifs, après la célébration de la messe et le rituel de guérison, pour gagner la pièce où prêche le père Jozo, montrent dans des vitrines défraîchies, comme dans un musée provincial à l’abandon, des fragments politiques : des cartes dessinées à la main, retraçant l’histoire des frontières locales, des firmans du sultan donnant l’autorisation aux franciscains moyennant finances de construire leur église, des photos de classe où le maître franciscain, une chéchia turque sur la tête, se tient à côté des élèves paysans, année après année. Autant de maigres traces, figurant ensemble, dans une piètre collection mais exposée amoureusement, les rares supports de mémoire (et de preuves) échappés aux guerres incessantes et constamment dévastatrices. Ces débris figurent des scènes de la lutte ancestrale contre les Turcs, puis contre le centralisme habsbourgeois et sa volonté de séculariser le clergé, contre le régime de Tito, enfin [6]. Ils illustrent le récit qui fait état d’un peuple opprimé, mais toujours soutenu par le seul clergé — les franciscains —, pendant les siècles d’esclavage turc, le reste des cadres politiques et religieux s’étant enfui, converti ou laissé corrompre, comme ce fut le cas pendant les « années de fer » du communisme, où les franciscains occupèrent à nouveau le rôle de médiateurs entre le pouvoir et les paysans locaux.
Le saint ajouté aux martyrs
L’église franciscaine de Široki Brijeg fait depuis longtemps les délices des pèlerins. Elle est, depuis le début des apparitions, une étape très appréciée. Le trajet se fait en car depuis Medjugorje (le monastère étant distant de quarante kilomètres) sur une route traversant de larges zones pierreuses et désertiques avant d’arriver dans une vallée plus riante. Sur ce parcours, en mai 2000, on pouvait voir trois affiches politiques avec ce slogan peu ambigu :
« L’heure de la séparation a sonné » (séparation d’avec la Bosnie).
Si les pèlerins ignorent tout de l’histoire de ce monastère, ils savent qu’il recèle le prêtre le plus aimé, l’icône, le héros du complexe « Medjugorje », le père Jozo. Il était, on s’en souvient, le curé de la paroisse lors des premières apparitions, puis après sa peine de dix-huit mois de prison, il fut relégué à Tihelina, dont l’église fut elle aussi pendant son séjour objet d’un culte. Désormais à Široki Brijeg, il donne des bénédictions spéciales, tandis qu’à « Medjugorje », il prêche chaque jour dans l’église, prédicateur plein de feu et d’onction, malgré l’interdiction de séjour édictée par l’évêque. Là, à Široki Brijeg, comme auparavant à Tihelina, il prie sur les malades, bénit les objets, organise des sessions spirituelles. Lié à une tendance du Renouveau charismatique, il a mis en place des rituels de guérison. Après son passage dans les rangs de l’église, le sol est jonché de corps tombés « dans le repos de l’esprit », corps de gens de l’Ouest venus se débarrasser « des corruptions du libéralisme, de l’argent, de l’égoïsme ». « Guérison du cœur » et guérison politique étant, on l’a vu, construites ensemble dans ses discours qui tentent d’élaborer dans une visée intégraliste une posture antilibérale et anticommuniste, fondée sur une eschatologie.
Mais il y a désormais autre chose. Les pèlerins sont invités à visiter, dans une chapelle latérale de l’église, un dispositif nouveau installé à la fin de la guerre, en 1995. Posé sur un chevalet, au centre d’un autel figurant une chapelle ardente, un sous-verre encadré de bois blond renferme une liste de noms écrits soigneusement à l’encre noire. Le fond figure en pastel très clair le dessin de l’église du monastère. Les noms sont rangés selon l’ordre de naissance des personnes. Tous ont la même date de décès : 1945. Et chaque nom est suivi de la mention de son lieu de naissance. Trois sont nés à Medjugorje et, parmi eux, deux sont des parents des clans paternels des voyants (Dragičević et Sivrić). Beaucoup viennent des villages environnants. Il s’agit des noms des prêtres franciscains tués ici, brûlés vifs, ou jetés comme sept autres à Mostar dans la Neretva, par les partisans de Tito. L’un d’entre eux, parmi les brûlés vifs de Široki Brijeg, fra Viktor Kosir (1924-1945) est le frère du Viktor Kosir que nous avons déjà rencontré (voir chap. II), interrogeant les voyants avec le père Jozo. Devant ce tableau de noms de morts sans sépulture brûlent des bougies votives dans des coupelles rouges [7]. Une inscription en lettres capitales violettes surmonte la liste : « À la famille franciscaine du monastère de Široki Brijeg assassinée par les partisans communistes yougoslaves en 1945. »
Depuis peu, une photo dans un cadre a été posée à côté de ce tableau, celle de l’autre franciscain célèbre de Medjugorje, le père Slavko, mort le 24 novembre 2000 en gravissant la colline cultuelle de Križevac à Medjugorje, et objet, désormais, d’un culte d’intercession. Ce culte se partage entre sa tombe dans le cimetière de Medjugorje et son effigie installée parmi les martyrs dans la chapelle ardente de Široki Brijeg. La photo qui le représente est assez grande, une aube blanche recouvre sa robe franciscaine et il porte un ostensoir enfermant le saint sacrement. C’est une référence à ce qui était un des lieux les plus « sacrés » de « Medjugorje » : l’adoration du saint sacrement, moment que les pèlerins qualifient souvent d’« inoubliable ». Il avait organisé dans l’église bondée de Medjugorje, deux soirs par semaine, entre onze heures et minuit ou plus, une liturgie faite d’une alternance de très longs silences de recueillement et de mélopées que les personnes chantaient en se tenant serrées les unes contre les autres et en se balançant. Une chorale de garçons italiens, « les Drogués de sœur Elvira [8] », orchestraient ces chants repris par tous. À côté de la grande photo encadrée du père Slavko sont disposés un message de « la Vierge » écrit à la main et un grand cierge marqué du blason croate.
Et c’est ainsi que lorsque le car de pèlerins arrive, que les personnes entrent dans l’église du monastère, le père Jozo, montrant la liste des noms, explique à ces Américains, à ces Français, à ces Italiens et Australiens : « Ce sont nos martyrs, tués par les communistes, le but était d’éradiquer la foi catholique et d’effacer l’identité croate dans ces diocèses. » Et les pèlerins, que les exactions et massacres communistes « en général » n’étonnent guère, prient. Qu’attendre d’autre de la part des communistes ? C’est un topos ici, une généralisation consensuelle d’amalgames admis, comme le sont en bloc, pour la propagande « d’en face », les « prêtres sanguinaires ustaše ». De la part des franciscains, pas un mot public du système ustaše et de ses meurtres de masse. Je ne cherche pas à symétriser ici les faits ou les camps, mais en l’absence de médiations institutionnelles en charge de filtrer des témoignages selon des critères vérifiables, je veux montrer le fonctionnement local des arrangements, des propagandes et la mécanique de leurs appuis. Et c’est ainsi que les étrangers prient devant ceux qui, jusque-là cachés, honteux, mis à l’index par Tito, deviennent des martyrs légitimes. Ils font ainsi partie du dispositif qui en Herzégovine, comme dans toute l’ex-Yougoslavie, réactive les morts et les instrumentalise. On connaît la tournée à travers tout le pays des reliques du prince Lazar organisée par le gouvernement serbe dans les années 80, campagne suivie d’une campagne d’ouverture des charniers. La liste de Široki Brijeg trouve sa place comme symbole des autres morts croates, connus des seuls Croates d’Herzégovine, saints et héros éponymes, appui victimaire du nouvel Etat qui veut émerger. Mais l’émergence de ces martyrs provient d’un jugement qui, s’il s’enracine dans la réalité — des prêtres franciscains ont réellement été collectivement assassinés et brûlés vifs dans ce lieu par les partisans de Tito et des campagnes d’assassinats en masse, aveugles, perpétrés par les partisans ont bien eu lieu pendant longtemps, ainsi les 368 [9] personnes tuées (assassinées) de la commune de Medjugorje, y compris les « disparus », l’ont-elles toutes été fin 1945 ou dans les années d’après-guerre —, n’est là que pour désigner l’ennemi comme bouc émissaire, et engager un procès de victimisation généralisée : « Loin d’être des bourreaux, nous sommes des victimes [10]. » D’ailleurs, depuis le 3 novembre 2000 dans la « chapelle d’adoration », à Medjugorje même, s’est déroulée la cérémonie de bénédiction des bas-reliefs représentant les cinq franciscains originaires de la paroisse, qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, ont été assassinés et « ont témoigné de leur foi en Jésus-Christ par le martyre », selon la note envoyée aux pèlerins par le bulletin de la paroisse. Leurs familles ont assisté à la célébration, entourées des paroissiens et des pèlerins présents. Au village, on peut désormais demander leur intercession.
En ce sens, les événements de « Medjugorje », exploités par des entrepreneurs nationalistes, réactivant le souvenir des morts sans sépulture et sans jugement, pourraient leur donner un sens sinistre, à moins qu’il s’agisse de manœuvres et d’arrangements permettant, à terme, une sortie de crise liée à la situation d’une région soumise à une épuration massive, faisant suite à des crimes massifs, mais une épuration niée et perpétrée en lieu et place de jugements judiciaires. Ce défaut de réalité a pris ses racines dans d’épaisses strates d’omissions et de mensonges collectifs et institutionnels, sur fond d’archives détruites, de bibliothèques et de cimetières rasés. Si localement un système de médiation n’intervient pas, les divers et réciproques sentiments d’injustice se maintiendront, en Herzégovine comme ailleurs en Bosnie, encadrés par la seule mémoire familiale et microrégionale, monnayable par n’importe qui.
Enfant Prodigue Actualités