La succession
apostolique dans le Nouveau Testament
PHILLIPPE ROLLAND
D’après
les documents qui sont parvenus jusqu’à nous, l’expression «
succéder aux apôtres » apparaît pour la première fois dans une
lettre adressée entre l’an 90 et l’an 100 à l’Église de Corinthe par
l’Église de Rome. Les circonstances dans lesquelles fut écrite cette
lettre nous sont expliquées par Irénée de Lyon, à l’époque du pape
Eleuthère (175-190), dans son livre Contre les hérésies : « Après
avoir fondé et édifié l’Église (de Rome), les bienheureux apôtres
(Pierre et Paul) remirent à Lin la charge de l’épiscopat ; c’est de
ce Lin que Paul fait mention dans les épîtres à Timothée. Anaclet
lui succède. Après lui, en troisième lieu à partir des apôtres,
l’épiscopat échoua à Clément. Il avait vu les apôtres eux-mêmes et
avait été en relations avec eux : leur prédication résonnait encore
à ses oreilles et leur tradition était encore devant ses yeux. Il
n’était d’ailleurs pas le seul, car il restait encore à cette époque
beaucoup de gens qui avaient été instruits par les apôtres. Sous ce
Clément, donc, un grave dissentiment se produisit chez les frères de
Corinthe ; l’Église de Rome adressa alors aux Corinthiens une très
importante lettre pour les réconcilier dans la paix, renouveler leur
foi et leur annoncer la tradition qu’elle avait naguère reçue des
apôtres » (Contre les hérésies, III, 3, 3).
Cette lettre, généralement appelée « Épître de Clément de Rome aux
Corinthiens », décrit de la manière suivante les dispositions prises
par les apôtres en vue de leur succession : « Les apôtres nous ont
annoncé la bonne nouvelle de la part de Jésus-Christ. Jésus-Christ a
été envoyé par Dieu. Le Christ vient donc de Dieu et les apôtres du
Christ. Cette double mission elle-même, avec son ordre, vient donc
de la volonté de Dieu. Munis des instructions de notre Seigneur
Jésus-Christ, pleinement convaincus par sa résurrection, et affermis
dans leur foi en la parole de Dieu, les apôtres allaient, tous
remplis de l’assurance que donne le Saint-Esprit, annoncer partout
la bonne nouvelle de la venue du Royaume des cieux. À travers les
campagnes et les villes, ils proclamaient la parole, et c’est ainsi
qu’ils prirent leurs prémices (les premiers croyants) ; et après
avoir éprouvé quel était leur esprit, ils les établirent évêques et
diacres des futurs croyants (...). Nos apôtres ont su aussi qu’il y
aurait des contestations au sujet de la dignité de l’épiscopat ; c
’est pourquoi, sachant très bien ce qui allait advenir, ils
instituèrent les ministres que nous avons dit et posèrent ensuite la
règle qu’à leur mort d’autres hommes éprouvés succéderaient à leurs
fonctions » (Épître de Clément aux Corinthiens, XLII, 1-4 et XLIV,
1-2).
Si l’expression « succéder aux fonctions des apôtres » n ’apparaît
que vers l’an 95, 30 ans après la mort de Pierre et de Paul (entre
64 et 67), la notion même de succession apostolique est plus
ancienne que le vocabulaire qui la traduit. En effet, c’est bien le
principe de la succession apostolique qui est affirmé dans les
épîtres que Saint-Paul a adressées à Timothée. Elles mentionnent
toutes deux un rite d’imposition des mains par lequel Paul a
transmis à son disciple la charge de l’enseignement (1 Timothée 4:14
; 2 Timothée 1:6). La mission principale de Timothée est de « garder
le dépôt » (1 Tm 6:20 ; 2 Tm 1:14). Ce dépôt doit être transmis à
d’autres, de génération en génération : « Ce que tu as appris de moi
en présence de nombreux témoins, confie-le à des hommes fidèles, qui
seront eux-mêmes capables de l’enseigner encore à d’autres » (2 Tm
2:2). Timothée a une charge de super-intendance sur les responsables
de l’Église d’Éphèse (les « presbytres »), dont une mission
essentielle est celle de l’enseignement (1 Tm 5:17). C’est Timothée
qui doit imposer les mains à d’autres « presbytres » pour les
constituer dans leurs fonctions (l Tm 5:22).
La première épître de Pierre confirme que la mission pastorale des
apôtres doit être exercée à leur suite par des responsables appelés
les « presbytres. » Voici en effet ce qu’écrit le premier des Douze
: « Les presbytres qui sont parmi vous, je les exhorte, moi,
presbytre comme eux, témoin des souffrances du Christ, et qui dois
participer à la gloire qui va être révélée. Paissez le troupeau de
Dieu qui vous est confié, veillant sur lui, non par contrainte, mais
de bon gré, selon Dieu ; non pour un gain sordide, mais avec l’élan
du cœur ; non pas en faisant les seigneurs à l’égard de ceux qui
vous sont échus en partage, mais en devenant les modèles du
troupeau. Et quand paraîtra le Chef des pasteurs, vous recevrez la
couronne de gloire qui ne se flétrit pas » (1 P 5:1-4). Pierre se
désigne lui-même comme un « presbytre » dont la mission pastorale se
continue en la personne d’autres « presbytres » auxquels le troupeau
est confié par le Christ, Pasteur souverain.
Dans les Actes des Apôtres, il est également question des «
presbytres. » Au moment où Paul quitte définitivement les régions de
Grèce, de Macédoine et d’Asie qu’il avait évangélisées, il convoque
à Milet les « presbytres » d’Éphèse (Actes 20:17) et leur adresse
cette exhortation : « Soyez attentifs à vous-mêmes, et à tout le
troupeau dont l’Esprit Saint vous a établi gardiens pour paître
l’Église de Dieu » (Actes 20:28). La mission de vigilance que Paul
exerçait jusque-là doit maintenant être continuée par d’autres, dont
l’autorité est aussi grande que la sienne, car elle trouve sa source
dans l’Esprit Saint.
D’après ces textes, le résumé fourni par Clément de Rome, 30 ans
seulement après la mort de Pierre et de Paul, correspond exactement
à la réalité historique : Jésus, le Bon Pasteur, a confié son
troupeau aux apôtres, qui à leur tour l’ont confié de la part du
Christ à des pasteurs qui prendraient leur suite après leur départ.
Cette conclusion s’impose, si l’on accepte que les épîtres à
Timothée ont réellement été écrites par Paul, que la première épître
de Pierre a réellement été écrite par Pierre, que les Actes des
Apôtres ont été réellement rédigés par un compagnon de Paul, présent
à ses côtés lorsque celui-ci a fait ses adieux aux presbytres de
Milet (cf. Actes 21:1).
La seule évolution constatable entre la première épître à Timothée
et l’épître de Clément porte sur le vocabulaire. Dans l’écrit
paulinien, Timothée, délégué apostolique, est muni des pleins
pouvoirs, mais ne porte pas encore de titre précis. Ceux qui lui
sont subordonnés sont appelés indifféremment « presbytres » (1 Tm
5:17,19) ou « épiscopes » (1 Tm 3:2 ; voir également Tite 1:5 et
1:7). Il semble bien qu’entre la mort des apôtres et la fin du
premier siècle le terme « épiscope » (évêque) s’est spécialisé, et
qu’il a désigné de manière précise le pasteur principal de chaque
communauté, celui qui, comme Timothée, était habilité à imposer les
mains aux simples « presbytres. » Dans le texte de Clément, le mot «
évêques » est pris d’abord au sens collectif (au pluriel), comme
équivalent de « presbytres » (les simples prêtres). Ensuite, quand
il s’agit de « la dignité de l’épiscopat », Clément doit penser
plutôt au pasteur principal, l’évêque au sens où nous l’entendons
aujourd’hui. Chez Irénée en tout cas, Lin, Anaclet et Clément ne
sont pas de simples prêtres, mais ils sont reconnus comme évêques de
l’Église de Rome, jouissant de la même autorité pastorale que les
apôtres. Mais, en dehors de cette question de vocabulaire, il n ’y a
pas de différence entre l’écrit de Paul et celui de Clément. Pour
Paul, Timothée est son successeur à Éphèse. Pour Clément, chaque
évêque dans son Église est successeur des apôtres.
Il est extrêmement important, du point de vue œcuménique, de
vérifier que les apôtres ont pourvu par eux-mêmes à leur succession.
En effet, l’obstacle fondamental à l’unité entre l’Église catholique
et les diverses Églises issues de la Réforme luthérienne est la
notion de succession apostolique.
Dans le monde protestant, la succession apostolique n’est pas niée,
mais on la réinterprète d’une manière très générale. Dans la mesure
où des chrétiens restent fidèles aux enseignements des Écritures,
ils succèdent collectivement aux apôtres, disciples de Jésus. On
n’attache pas - du moins à notre époque et dans un contexte un peu
polémique - une grande importance au ministère des pasteurs. On a
tendance à voir en eux de simples délégués du Peuple de Dieu, mieux
instruits que beaucoup de fidèles de l’enseignement des Écritures,
des experts en quelque sorte. Mais ils n’ont pas d’autorité
doctrinale autre que leur compétence humaine. Ils n’ont pas le
monopole de l’administration des sacrements : par exemple, au moins
théoriquement, tout baptisé peut remplacer le pasteur pour présider
la Sainte Cène, si ce dernier est empêché. Un étudiant en théologie
qui a presque terminé son cursus universitaire, mais qui n ’a pas
encore reçu l’imposition des mains, peut exercer toutes les
fonctions du pasteur.
Pour l’Église catholique au contraire, ainsi que pour les Églises
orientales séparées de Rome, l’imposition des mains est nécessaire
pour la célébration de l’Eucharistie et de la Réconciliation. Et, ce
qui est encore plus significatif, le ministère des évêques, auxquels
les prêtres sont associés d’une manière subordonnée, comporte une
mission doctrinale. Indépendamment de leur science personnelle, les
évêques rassemblés en Concile peuvent définir, avec l’assistance de
l’Esprit Saint, ce que nous devons croire ou rejeter. Il leur est
reconnu une mission « magistérielle », c’est-à-dire le droit et le
devoir de maintenir les fidèles dans la foi reçue des apôtres. D’une
manière plus précise, les catholiques croient que le privilège donné
à Pierre de ne pas défaillir dans la foi (Luc 22,32) a été transmis
à ses successeurs légitimes, de sorte que l’évêque de Rome ne peut
nous tromper (il ne peut défaillir dans la foi) quand il déclare
solennellement qu’un point particulier de la foi chrétienne doit
être tenu définitivement. Cette mission particulière du siège romain
est déjà reconnue dans les écrits d’Irénée de Lyon : « Avec l’Église
de Rome, en raison de son origine plus excellente, doit
nécessairement s’accorder toute Église, c’est-à-dire les fidèles de
partout » (Contre les hérésies, III, 3, 2).
La question essentielle qui divise les chrétiens est donc celle de
la « succession apostolique particulière », c’est-à-dire de
l’existence d’une continuité entre les apôtres et les évêques, leurs
successeurs, pour maintenir dans la vraie foi le Peuple de Dieu. Aux
yeux de la dogmatique protestante, l’autorité des Écritures est
pleinement suffisante pour garder tout fidèle sincère de l’erreur.
Aux yeux de la dogmatique catholique, l’interprétation correcte des
Écritures est donnée dans l’Église, dont les pasteurs bénéficient
d’une assistance de l’Esprit pour trancher en cas de doute.
Comme nous l’avons vu, il semblerait que l’Écriture elle-même
confirme la position des chrétiens appartenant au Catholicisme et à
l’Orthodoxie. Les Actes des Apôtres, la première épître de Pierre et
les lettres de Paul à Timothée en témoignent.
P.-S. D’après l’ouvrage « La Succession
Apostolique dans le Nouveau Testament ».