Enfant Prodigue

La foi : don de Dieu et acte humain

Guillaume de Menthière

Source : « Dix raisons de croire », Paris, Salvator, 2010, p. 15-37 

    Qu’est-ce que croire ? Comment savoir si j’ai la foi ? La foi est-elle un sentiment ? Mais je ne ressens rien. Un savoir sur Dieu ?... mais je ne sais pas grand-chose. Un don de Dieu ?... mais alors pourquoi certains semblent ne pas avoir reçu ce don de croire ? Peut-on dire sans pétition de principe que la foi est elle-même la première raison de croire ?

La foi : un acte de l’intelligence

L’épître aux Hébreux donne cette définition classique de la foi : « La foi est la garantie [1] des biens que l’on espère, la preuve des réalités qu’on ne voit pas » (Hé 11, 1). La foi fait adhérer à ce qu’on ne voit pas. Le mot « preuve » distingue la foi de tout ce qui relève de l’opinion ou du sentiment subjectif. Mais l’expression « qu’on ne voit pas » la distingue aussi de l’évidence et de la science du manifeste. En s’appuyant sur ce verset biblique, saint Thomas d’Aquin enseigne : « Le fait de croire est l’acte d’une intelligence qui adhère à la vérité divine sous l’empire d’une volonté que Dieu meut par sa grâce [2]. »

Foi du charbonnier

On sera peut-être surpris que l’acte de foi soit attribué à l’intelligence. De nos jours, un certain fidéisme tend à mésestimer le rôle de l’intelligence dans la foi. On se persuade ici où là que moins il y a de motifs rationnels de croire, plus la foi est pure, louable et méritoire. Combien de paroissiens ne se vantent-ils pas d’avoir la foi du charbonnier ! On se fait une gloire de ne rien savoir ! Comme si l’ignorance était le plus sûr auxiliaire de la foi, le gage de sa qualité ! Quel scandale ! Comment ne pas rappeler ici la réplique attribuée à la petite Bernadette de Lourdes : « La foi du charbonnier, Monsieur, pour tout autre que le charbonnier, quelle insulte à Dieu ! »

Beaucoup de chrétiens reprennent volontiers à leur compte le vieil adage attribué à Tertullien : « credo quia absurdum : je crois parce que c’est absurde. » [3]

Ils adoptent volontiers une attitude globalement fidéiste. On rencontre certains groupes de chrétiens qui mettent à ce point l’accent sur les sentiments, l’affectif, les témoignages, qu’ils en arrivent à une dépréciation pernicieuse de la raison.

À l’encontre de cette tendance, l’Église a toujours maintenu une confiance bienveillante à l’égard des capacités de la raison humaine. Il faut croire pour comprendre mais, inversement, il faut aussi comprendre pour croire : « Credo ut intelligam » et « Intelligo ut credam », selon les mots de saint Augustin. Cet optimisme catholique envers les facultés de la raison a été exprimé, en pleine période de rationalisme athée, par le concile Vatican I (1870). [4]

Si la foi est un acte humain et l’homme un animal rationnel, selon la célèbre définition d’Aristote, la raison doit avoir un rôle déterminant dans la foi. En ce sens, la foi monothéiste s’oppose moins à l’athéisme qu’au paganisme et à son univers peuplé de divin. Force est de constater que, dans notre monde, ce n’est guère l’athéisme raisonné qui vient remplacer une foi religieuse en perte de vitesse, mais les crédulités niaises. Le recours croissant à l’astrologie, à la voyance, aux horoscopes manifeste le retour d’un univers magique typiquement païen.

Comprendre pour croire

Le très célèbre adage thomiste selon lequel « la grâce présuppose la nature » et « loin de la supprimer, l’élève » donne une juste compréhension des rapports de la foi et de la raison. La foi suppose et perfectionne la raison comme la grâce « désire » la nature et la porte à son accomplissement. Il en est de la foi et de la raison comme de la lampe et du candélabre. « On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, dit l’Évangile, on la met, au contraire, sur le lampadaire pour que ceux qui pénètrent voient la lumière » (cf. Lc 8,16). La lampe de la foi éclairera d’autant mieux toute la maisonnée qu’elle sera placée plus haut sur le lampadaire de la raison, et plus le lampadaire de la raison sera élevé, plus la lampe de la foi éclairera le logis.

Si la révélation chrétienne n’était qu’un trésor d’anecdotes absurdes, il serait pleinement humain de ne pas croire. C’est le travail de la raison de montrer que la foi est « digne de foi ». La foi ne peut être un acte humain que parce qu’elle n’est pas irrationnelle. Elle se distingue de la superstition et de la crédulité. Être crédule, c’est croire sans que l’intelligence ait fait son travail pour vérifier la crédibilité de la chose crue. Le crédule croit indépendamment des motifs de croire. Dans sa crédulité, il persiste à adhérer à ce que la raison lui présente comme évidemment faux.

À l’inverse de la crédulité, la foi est « au-dessus de la raison, mais non pas contre » (Pascal). La foi n’est pas rationnelle, mais elle est raisonnable. Elle ne se déduit pas par une démarche purement intellectuelle, mais elle a en sa faveur de bons arguments de crédibilité.

II y a des motifs de croire. Il y a de très bonnes raisons de croire [5] et c’est à notre intelligence de les apprécier. Chacun doit pouvoir dire avec saint Paul : « Je sais en qui j’ai mis ma foi » (2 Tm 1,12). Dans cette phrase de l’Apôtre, on décèle comment s’imbriquent le travail de l’intelligence (je sais) et le travail de la volonté (j’ai mis) dans l’acte de foi. Pascal, comme à son habitude, résume cela en une brève et profonde formule : « II y a assez de clarté pour qu’on puisse croire, mais assez d’obscurité pour qu’il faille croire. » Si tout était obscur, irrationnel et sans fondement, la foi ne requerrait pas l’intelligence, mais seulement une décision arbitraire de la volonté. Mais, à l’inverse si tout était clair, limpide et évident, le mouvement de la volonté serait superflu, l’intelligence attestant seule la foi.

La foi : un mouvement de la volonté

Liberté de la foi

Je crois parce que je veux croire ; je ne crois pas parce que je ne veux pas croire. La foi suppose la liberté. Nul ne peut être contraint à croire. Déjà, en 212 de notre ère, Tertullien écrivait à Scapula, proconsul d’Afrique, qui avait livré les chrétiens aux bêtes et en avait fait périr sur le bûcher : « II est contraire à la religion de contraindre à la religion, qui doit être embrassée volontairement et non par force. » Le concile Vatican II a rappelé avec force cette doctrine très traditionnelle. [6]

La foi requiert une décision, un assentiment (Newman). Même chose, évidemment, pour l’incroyance. Elle ne relève jamais d’une évidence rationnelle, mais d’une volonté. La négation de Dieu est souvent plus pratique que théorique. On veut vivre comme si Dieu n’existait pas, avant même de savoir s’il existe ou pas. « L’insensé a dit dans son cœur : il n’y a point de Dieu » [7], dit le Psalmiste. Comprenons bien. L’insensé ne nie pas l’existence de Dieu. La négation théorique de Dieu est impensable dans l’Orient ancien. Mais l’insensé agit comme si Dieu n’était pas ; il fait comme si Dieu ne voyait pas ses turpitudes. Il dément pratiquement l’existence de Dieu. Il ne veut pas tenir compte de cette question pour régler son agir.

L’athéisme sartrien, par exemple, n’a pas à son principe une démonstration de l’inexistence de Dieu. Sartre explique lui-même comment, un beau jour (façon de parler !), il n’a plus voulu croire en Dieu, ou encore comment il a voulu croire que Dieu n’est pas. Son mouvement de rejet et de dégoût, jusqu’à la nausée, vis-à-vis du réel (de l’en-soi), n’est pas fondé sur des arguments rationnels, mais sur une expérience existentielle qui lui tourne le cœur : celle de la contingence de l’être.

II fait le choix de l’absurde. Le réel est là, dans sa brutale facticité, sans cause ni explication ; seule la contingence est absolue. Après tout, pourquoi faudrait-il qu’il y ait un sens et de l’intelligible ? Refuser Dieu c’est aussi « reconquérir le courage d’errer » (Nietzsche).

« Je crois et je parlerai »

À la liberté de donner foi s’ajoute la liberté de prêcher. Il est indissociable de croire et d’annoncer. Les Apôtres ne pouvaient « pas taire » ce qu’ils avaient vu et entendu (Ac 4,20). Si, par impossible, les chrétiens se taisent, dit Jésus, « les pierres elles-mêmes crieront » (Lc 19, 40). « J’ai cru c’est pourquoi j’ai parlé » écrit encore saint Paul en citant un psaume (2 Co 4, 13). Proclamer notre foi n’est nullement attentatoire à la liberté d’autrui, ni même à la sacro-sainte tolérance qui est devenue une vertu cardinale de nos sociétés sécularisés. La conviction religieuse passe pour de l’intolérance ou du fanatisme. Un certain laïcisme virulent voudrait cantonner toute opinion religieuse dans la sphère privée et en interdire l’expression publique. On ne voit pas du tout pourquoi, dans une société où toutes les opinions peuvent s’exprimer librement, les seules opinions religieuses seraient exclues du champ médiatique.

Sous couvert de ne pas empiéter sur la liberté d’autrui, les chrétiens eux-mêmes se sont parfois accoutumés à ce confort frileux qui consiste à ne publiquement rien dire du tout de sa foi, comme s’il s’agissait d’une affaire privée strictement personnelle.

Comme si la seule position évangélique était la rétractation continuelle. Ne rien affirmer au dehors, faire l’aimable et rester dans les tranchées. Trop souvent de nos jours, on pourrait appliquer aux chrétiens cette définition que Léon Daudet donnait des libéraux : « Ce sont les hommes des concessions à perpétuité. »

Certes, il ne s’agit pas d’imposer la foi aux autres, mais de dire notre foi. Il ne s’agit pas de convaincre autrui, mais d’être convaincu au point de ne pouvoir taire la parole qui nous habite.

La petite Bernadette de Lourdes fut un jour chargée par la belle Demoiselle qu’elle voyait dans la grotte d’aller porter la nouvelle de ses apparitions à son curé. Celui-ci la réprimande vertement, se moque d’elle et refuse de la croire. Sans trembler, sans se départir de sa joie surnaturelle, la petite Soubirous lui rétorque alors : « Monsieur le curé, on ne m’a pas chargé de vous y faire croire, on m’a chargée de vous le dire. » Cette magnifique et célèbre réplique attribuée à sainte Bernadette exprime au mieux le vrai sens de la mission chrétienne : nous n’avons pas à donner la foi, mais à transmettre la Parole, à claironner sur les toits les merveilles de Dieu. Comme nous revendiquons pour tous la liberté de croire ou de ne pas croire, nous revendiquons aussi bien la liberté d’annoncer la foi qui nous fait vivre.

Ce n’est guère à force d’arguments rationnels, nous le savons bien, qu’on peut amener autrui à la foi. Les publicitaires l’ont bien compris. Ils ne cherchent pas à convaincre de la qualité de leurs produits par des démonstrations, mais à susciter l’achat par une ambiance émotionnelle. Pascal écrivait déjà : « Tout ce qu’il y a d’hommes sont presque toujours emportés à croire non par la preuve mais par l’agrément. » [8] Or rien n’est plus dangereux que l’adhésion purement sentimentale, celle qui attache à des leaders ou des führers charismatiques sans discussion ni réflexion, sans distanciation raisonnable. [9]

Il faut se méfier de la religion de l’émotion.

Nécessité de la foi

Si l’engagement de la liberté est requis dans l’acte de foi, cela signifie aussi que l’on ne peut être chrétien malgré soi ou par inadvertance... Il est d’autant plus urgent de rappeler cela aujourd’hui qu’une certaine apologétique désastreuse, voulant faire l’éloge des païens, croit devoir les ranger, de gré ou de force, sous la bannière chrétienne. On entend dire par exemple : « Cet athée est plus croyant que moi... Ce musulman est plus chrétien que moi... »

Qu’est-ce que cela peut signifier ? Que ce musulman ait d’admirables vertus, c’est fort possible, mais cela n’en fait aucunement un chrétien, car, pour être chrétien, il faut avoir la foi en Christ, et on ne peut avoir la foi en Christ à son insu, ou malgré soi !

Dire que tel bouddhiste, par exemple, est plus chrétien que nombre de baptisés, c’est confondre le christianisme avec des valeurs morales (l’honnêteté, le courage, la bienveillance) ou religieuses (la prière, la compassion, la piété...). Mais un homme paré de toutes les vertus possibles n’est pas pour autant chrétien, s’il lui manque la foi et le baptême, sacrement de la foi. La foi n’est pas un détail secondaire, un accessoire pour chrétien conscientisé. La foi est au principe de tout l’édifice chrétien. « Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu », dit l’Écriture (Hé 11, 6). Le Catéchisme de l’Église catholique rappelle cette nécessité de la foi. « Personne jamais ne se trouve justifié sans elle et personne à moins qu ’il n ’ait ’persévéré en elle jusqu’à la fin’ (Mt 10, 22 ; 24,13), n’obtiendra la vie éternelle. » [10]

Personne ne peut être contraint à devenir chrétien, mais celui qui veut le devenir ne peut se dispenser de la foi, quelles que soient ses bonnes œuvres par ailleurs. Il y a certes des vertus chrétiennes qui se rencontrent ici où là chez les gens les plus éloignés de la foi. Mais, à moins de confondre dramatiquement le christianisme avec une morale, cela ne fait pas d’eux des chrétiens... Comme l’a bien répondu le cardinal de Lubac à Karl Rahner, il peut y avoir un christianisme anonyme, mais pas de chrétiens anonymes. Des éléments chrétiens peuvent être vécus dans des cercles étrangers à la foi, mais il est impossible d’être chrétien sans le savoir, car être chrétien suppose la foi et on ne peut avoir la foi qu’en y engageant sa volonté libre.

Dynamique de la foi

L’expression « avoir la foi », que nous employons communément, doit d’ailleurs être examinée de près. La foi n’est pas une chose que l’on peut posséder définitivement ou perdre inopinément. Beaucoup de chrétiens se demandent s’ils ont la foi. D’autres affirment avoir perdu la foi. Mais on ne perd pas la foi comme on perd son mouchoir ou son trousseau de clefs. La foi relève de la volonté. On croit si l’on veut croire. Perdre la foi signifie cesser de vouloir croire.

La foi fait partie des biens véritables. Quels sont les biens véritables ? Ceux-là seulement, rétorque saint Augustin, qu’on ne peut perdre malgré soi. La santé, la famille, la mémoire sont des biens, mais on peut les perdre malgré soi. Ce ne sont donc pas des biens véritables. À l’inverse, la foi, comme la charité est un bien véritable, car on ne peut la perdre contre son gré.

Si l’on ne peut perdre subrepticement la foi, il est vrai, en revanche, que la foi est susceptible de plus et de moins. Elle peut grandir, stagner ou s’effilocher. Jésus disait à ses disciples : « Si vraiment vous aviez de la foi comme une graine de moutarde, vous diriez à ce sycomore : ’Déracine-toi et va te planter dans la mer’ et il vous obéirait » (Lc 17,6). Il ne s’agit pas tant de la taille de la foi. La traduction « si vous aviez la foi gros comme une graine de moutarde » ajoute la notion de grosseur qui n’est pas dans le texte grec. Ce n’est pas une question d’embonpoint dans la foi ou de dimension croyante ; c’est une question de dynamisme. La comparaison porte sur cette capacité de la graine de moutarde, la plus petite des graines, à devenir un grand arbre. Il ne s’agit pas d’avoir une foi plus ou moins grande, mais d’avoir une foi croissante, en puissance de germination. Notre foi est-elle en capacité de grandir ? Voulons-nous vraiment grandir dans la foi ? Pouvons-nous prier, comme les Apôtres, en disant : « Augmente en nous la foi ! » (Lc 17, 5) ?

Celui qui désire croire doit demander à Dieu dans la prière la grâce de la foi. Ce désir de croire est déjà en son cœur un premier don de Dieu. Dieu produit en nous, comme une première avance sur ses dons, la volonté de croire. Chacun peut faire au moins la prière minimale de Charles de Foucauld : « Mon Dieu, si vous existez, faites-vous connaître »... Ou encore prier avec les mots admirables de cet homme de l’Évangile : « Je crois, Seigneur, viens au secours de mon incroyance ! » (Mc 9, 24).

La foi n’est pas un objet, mais une vertu théologale. Or une vertu est un « habitus », c’est-à-dire une attitude ferme, une disposition stable, une perfection habituelle de l’intelligence et de la volonté. Elle ne peut donc fluctuer, apparaître ou s’évanouir chaque matin au gré de nos humeurs. Elle est une qualité ancrée dans l’âme. Cependant, il est vrai, elle peut croître ou s’amenuiser selon qu’elle est ou non entretenue. Croire est quelquefois un combat. L’Apôtre lui-même parle du « pugilat de la foi ».

La certitude de la foi

Parce qu’elle est en même temps don de Dieu et acte humain mettant en œuvre l’intelligence et la volonté, la foi est notre mode le plus certain de connaissance. Aucun savoir ne dépasse la certitude de la foi.

Cette affirmation étonnera probablement. Même les chrétiens les plus motivés se sont souvent laissé influencer par une ambiance médiatique qui présente la foi comme le domaine du flou et de l’incertain. À l’encontre de la science, bien sûr - qui, elle, est... parole d’évangile ! -, le prêtre et le théologien apparaissent comme les spécialistes des choses vagues et contingentes... À l’encontre du savant, naturellement - qui lui, profère des vérités... éternelles ! - La foi, qui, selon Jésus, doit déplacer les montagnes, ne soulève plus, en réalité, qu’une montagne d’objections contre elle... Elle est sujette à caution, privée, peu sûre, sentimentale... Elle est de l’ordre de la recherche, de la quête personnelle. Pour rester fidèle à elle-même, elle doit se cantonner dans le registre de l’interrogation sans prétendre apporter des réponses à des questions qui, de toute façon, échappent de toute part à l’intelligence humaine.

Ces théories se sont infiltrées jusque dans la catéchèse. Il n’est pas rare d’entendre des catéchistes faire part de leurs doutes, de leurs recherches et donner de la foi une version toute négative de non-savoir absolu et de quête sempiternelle. On présente, sous les dehors de l’humilité, un christianisme en perpétuelle rétractation, honteux et confus. Or comment les enfants et les jeunes que l’on catéchise ainsi pourront-ils à leur tour se lancer dans l’aventure de la foi personnelle, si on ne leur donne pas les quelques certitudes, simples mais solides, qui sont le cœur de la foi chrétienne ? Comment avanceront-ils, si on ne leur communique que des impressions hésitantes, des opinions faillibles, des débats indécis ?

Certes, la foi n’est pas une attitude satisfaite de gens installés dans des théories et bardés de concepts. Elle est une quête incessante. Au bord du lac de Génésareth, lorsque les disciples voient venir le Christ Ressuscité, l’évangéliste note avec finesse leur réaction : « Ils n’osaient pas l’interroger, car ils savaient que c’était le Seigneur » (Jn 21, 12). Cette situation paradoxale dit bien l’essentiel de la foi. Une certitude : ils savaient que c’était le Seigneur, et cependant une recherche encore à mener : Ils n’osaient pas l’interroger. Loin de supprimer les questions, la certitude sous-jacente les relance et les permet. La foi demeure une marche dans l’inconnu, comme celle d’Abraham, mais elle s’appuie sur le roc inébranlable de la Parole de Dieu. Elle est, selon le mot de l’épître aux hébreux une garantie et une preuve.

Le Catéchisme de l’Église catholique affirme en ce sens : « La foi est certaine, plus certaine que toute connaissance humaine, parce qu’elle se fonde sur la Parole même de Dieu, qui ne peut pas mentir. » [11]

Saint Thomas d’Aquin montre que la connaissance de foi est bien plus certaine, en son ordre, que la connaissance scientifique. La première relève de la lumière divine que rien ne peut contredire, la seconde de la raison humaine, fragile et faillible.

Il importe de bien comprendre que la certitude de la foi et la certitude de la science ne sont pas du même ordre, car leurs modes de connaissance diffèrent. Prenons un exemple.

Imaginons un bouquet de fleurs posé sur un bureau. Le botaniste décrira les espèces des plantes assemblées et leurs propriétés. Le chimiste en donnera la composition moléculaire. Le mathématicien comptera les fleurs, donnera les propriétés géométriques du bouquet ou indiquera la probabilité qu’il y avait pour que ces fleurs soient réunies. L’économiste indiquera le prix de revient de ce bouquet en fonction des taux du marché aux fleurs. Le philosophe enseignera la quiddité et les prédicats essentiels du bouquet ; il s’interrogera sur sa finalité. Mais la fiancée, elle, saura de science certaine que c’est l’amour de son fiancé qui se manifeste dans ce bouquet. Cette réalité qui échappe totalement aux savants parce qu’elle n’est pas de leur domaine de compétence, la fiancée l’appréhende immédiatement et avec certitude. « On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux », disait le petit Prince de Saint-Exupéry. Il est évident que la vérité essentielle de ce bouquet, sa capacité à manifester l’amour du fiancé, c’est le cœur de la fiancée qui l’a perçue. Mais la certitude qu’elle en a est évidemment d’un autre ordre et d’une autre portée que celle que les hommes de science ont pu obtenir sur ce bouquet.

Le doute

On entend souvent dire, dans une certaine apologétique contemporaine rapide et périlleuse, que le doute est une chose bonne, saine et naturelle, qu’il n’y a pas de foi sans doute, que le doute ne saurait être un péché... Mais c’est là confondre la tentation du doute et le doute lui-même. Or cette distinction est capitale. On peut être tenté de douter. Ce n’est pas un péché. La tentation n’est jamais un péché. Ce qui est un péché, dont nous demandons à Dieu de nous préserver, c’est de céder à la tentation. On peut être tenté de ne pas croire tel ou tel point du dogme. Mais précisément, à cause de la confiance que l’on a en Dieu et en son Église, on est capable de rejeter cette tentation, et loin de s’y complaire de la chasser de son esprit. [12]

C’est ici que s’opère une nouvelle distinction. Autre chose est de douter d’une vérité particulière, d’un élément du Credo, autre chose de douter de Dieu. Si vous ne pouvez admettre que douter soit un péché, allez, s’il vous plaît, trouver ceux que vous aimez ; maris, allez trouver vos femmes et vous, épouses, droit dans les yeux, dites à vos époux : « Tu sais, mon chéri : je doute de toi. » Peut-on imaginer dire cela à Celui que nous devons aimer par-dessus tout et qui ne peut ni se tromper ni vous tromper ? Douter de Dieu est non seulement un péché, mais c’est le péché.

Une troisième distinction, liée aux deux premières, doit être faite. Autre chose est de s’interroger, autre chose de douter. Il est légitime, et même sain dans une certaine mesure, de s’interroger sur les vérités de la foi. Nous devons chercher à les comprendre. Beaucoup d’adolescents ou de jeunes adultes croient avoir perdu la foi parce qu’ils questionnent la foi. Mais il est tout à fait permis de poser des questions et de réfléchir ! Il faut s’assurer de la cohérence et de la crédibilité des choses à croire. N’oublions pas que la Vierge Marie elle-même, modèle de tous les croyants, commence par une question : « Comment cela va-t-il se faire puisque je ne connais point d’homme ? » (Lc 1, 34) ! Une question bioéthique en quelque sorte... Ce n’est certainement pas douter de Dieu que d’interroger Dieu, sur les points de la Révélation qui nous demeurent obscurs. C’est l’usage normal de nos facultés intellectuelles qui cherchent à comprendre : fides quœrens intellectum. « Mille difficultés ne font pas un doute », disait le cardinal Newman.

Il en va de l’édifice de la foi comme d’un homme qui habite une maison. Il est légitime qu’il interroge l’architecte pour s’assurer que la maison est solide, que le bâtiment ne s’écroulera pas. Il est juste qu’il consulte les plans, qu’il descende à la cave pour s’assurer des fondations.

Mais quand ce travail est fait, l’homme doit vivre paisiblement dans la maison. Que penserait-on de celui qui descend tous les matins à la cave pour vérifier la solidité de son logement ? C’est un malade, un névrosé. De la même façon, il y a une névrose du doute. On ne passe pas son temps à vérifier la solidité de sa maison ou de sa foi. On le fait de temps en temps. C’est tout.

Croire « en » Dieu

Nous venons d’opérer une triple distinction :

- Distinction entre le doute et la tentation du doute ;

- Distinction entre douter de quelque chose et douter de quelqu’un ;

- Distinction entre s’interroger et douter.

Voici une quatrième et dernière distinction, très classique, que l’on trouve déjà chez saint Augustin. [13]

En latin, trois constructions du verbe credere (croire) sont possibles :

- credere Deum : croire que Dieu existe ;

- credere Deo : croire Dieu ;

- credere in Deum : croire en Dieu.

La dernière construction (credere in + accusatif) est originale. Elle ne répond à aucun critère d’un latin châtié. Elle est ce que le cardinal de Lubac appelait « le solécisme chrétien ». C’est une expression forgée de toute pièce pour dire le mode unique et décisif selon lequel les chrétiens se rapportent à Dieu. Il importe donc de la distinguer des deux autres emplois.

On peut, par exemple, croire que Dieu existe (croire à Dieu) sans croire ce que Dieu dit (croire Dieu). Ainsi Adam et Eve croient évidemment que Dieu existe, mais, trompés par le Serpent, ils ne croient pas Dieu. Ils ne croient pas à la vérité de ce que Dieu a dit : « De l’arbre de la connaissance du bien et du mal, vous ne mangerez pas, car, le jour où vous en mangerez, vous deviendrez passibles de mort » (Gn 2,17). Ou encore, les démons croient à Dieu. Ils en connaissent l’existence. [14] Et même, ils croient Dieu. Ils tiennent ce que Dieu dit pour vrai. En revanche, ils ne croient pas en Dieu. Ils ne mettent pas leur confiance en lui.

« Qu’est-ce donc que croire en Dieu, interroge saint Augustin ? C’est l’aimer, c’est le chérir, c’est tendre vers lui... et tout cela, par la foi. La foi, voilà donc ce que Dieu exige de nous, et voilà, néanmoins, ce qu’il ne peut trouver en nous, à moins qu’il ne l’y mette lui-même par sa grâce. » [15]

Si l’on observe attentivement le texte du Credo, on remarquera que l’expression « croire en » ne revient qu’à propos des trois personnes divines : « Je crois en Dieu le Père... Je crois en son Fils Unique... Je crois en l’Esprit Saint. » La foi théologale a Dieu pour objet. Nous ne croyons pas, par exemple, en la résurrection des morts. Nous croyons à la résurrection des morts, parce que nous croyons en Dieu qui ressuscite les morts. Nous croyons à la création, parce que nous croyons en Dieu qui crée. Nous croyons aux Saintes Écritures, parce que nous croyons en l’Esprit Saint qui a parlé par les prophètes etc.

Science sans confiance ?

La plupart de nos savoirs, remarquons-le, sont, en réalité, des croyances. Je sais que le Japon existe, parce que j’accorde du crédit à ceux qui en attestent. J’en crois des témoins. Je sais que Napoléon a gagné Austerlitz, parce que j’estime fiables les sources historiques relatives à cette bataille. Il est presque impossible de répondre aux négationnistes de tout poil qui nient les événements les plus avérés de l’Histoire. On est contraint à exhiber les documents qu’il faut interpréter et dont il faut faire la preuve de l’authenticité. Que répondre à celui qui nie qu’Henri IV ait été assassiné ? Force est de constater que l’on tient comme évident beaucoup de choses sur la base d’un examen très minime de sources très restreintes. Curieusement, on se montre beaucoup plus exigeant dans le domaine religieux. Ici, les preuves qu’on ne réclame guère pour des vérités d’un autre ordre, sont soupçonnées et examinées à la loupe. La religion engage toute la vie ; il est normal qu’on veuille s’assurer de son fondement. Mais il y a forcément un moment où il faut s’arrêter de questionner les preuves et les sources. Quand les choses sont assez crédibles, il faut opter. La raison ne peut pas faire seule tout le travail. Elle ne peut se substituer à la volonté.

Dans les vérités les plus ordinaires, une certaine foi est engagée. Je sais que le ciel est bleu, parce que j’en crois mes sens. Tous ces savoirs sont, en réalité, des croyances. Ce sont des croire à (credere Deum) fondés sur des croire quelqu’un (credere Deo) qui s’appuient sur des croire en (credere in Deum), c’est-à-dire qui supposent une certaine foi-confiance en quelqu’un. La position des Saint-Thomas qui prétendent ne croire qu’en ce qu’ils voient est humainement intenable.

D’abord parce qu’il n’y a aucune raison d’accorder plus de crédit à nos sens qu’à autrui. Thomas l’Apôtre veut voir le Christ ressuscité ; il veut toucher ses plaies (cf. Jn 20, 25). Il en croira seulement le témoignage de ses cinq sens. Il accorde plus de crédit à ses cinq sens qu’à ses dix frères. C’est tout à fait déraisonnable. C’est, en outre, une marque de défiance insultante envers les dix Apôtres qui attestent de la résurrection. Je préfère croire que mes sens me trompent plutôt que de croire que mes frères mentent. [16]

Car nos sens aussi peuvent nous tromper. Avec Descartes, il est aisé de remarquer que, au loin, je vois carrée la tour qui, en réalité, est ronde, ou encore que je vois brisé dans l’eau le bâton qui, en réalité, est droit.

Donner son cœur

En outre, même si nos sens étaient infaillibles, il serait encore suprêmement déraisonnable de ne se fier qu’à eux seuls. Si l’on devait refuser systématiquement le témoignage d’autrui, les enfants ne croiraient même plus que leurs parents sont leurs parents et rien dans la société ne resterait debout. [17]

L’essentiel des relations humaines se fonde sur une certaine foi-confiance. Comment vivre dans ce monde sans accorder du crédit à une révélation extérieure ? Sans accueillir une réalité extra-mentale ? Elle est intenable la position du Don Juan de Molière disant fièrement : « Moi je crois que deux et deux sont quatre et que quatre et quatre sont huit : voilà tout. » Et ce bougre de Sganarelle a bien raison de répondre à son maître avec un bon sens insolent : « Ah ! la belle croyance et les beaux articles que voilà ! Votre religion à ce que je vois est donc l’arithmétique ! »

Sganarelle raille à juste titre. Il est illusoire de vivre sans croyance, sans écoute d’autrui, sans ouverture bienveillante à un message extérieur. La vraie question n’est donc pas : « Es-tu croyant ? » mais « Que crois-tu ? », ou mieux « En qui crois-tu ? »

Credere, disaient les anciens, dans une étymologie aussi fantaisiste que suggestive, c’est cor-dare, donner son cœur. On ne peut vivre sans donner son cœur. C’est bien tout le vice de Don Juan : il ne peut donner son cœur.

Saint Thomas d’Aquin qui évoque cette étymologie conclut en disant de manière significative : « Il est nécessaire à l’homme de croire autrui au sujet des réalités qu’il ne peut connaître parfaitement par lui-même. Mais personne n ’est plus digne de foi que Dieu : aussi, ceux qui ne croient pas les vérités de la foi, loin d’être des sages, sont des sots et des orgueilleux [18]. »

Notes

[1]Les traductions du mot grec « upostasis » sont multiples et embarrassées : « la garantie » (BJ) ; « une manière de posséder déjà » (TOB) ; « la substance » (Crampon) ; « une ferme assurance » (Segond). Cf. Benoît XVI, Spe Salvi n° 7.

[2]« Credere est actus intellectus assentientis veritati divinae ex imperio voluntatis a Deo motae per gratiam » (Somme théologique, IIa IIae 2,9), texte cité par le Catéchisme de l’Église Catholique. (CEC), n° 155.

[3]Il ne semble pas que Tertullien ait jamais rien dit de tel, mais on trouve dans son œuvre des expressions qui vont en ce sens.

[4]Vatican I, Constitution Dei Filius, chapitre 4, D.S. n° 3019.

[5]Voir le très beau livre de Mgr André Léonard, dont le titre est précisément : Les raisons de croire, Fayard, 1987 (2e éd. 2010). Et aussi Mgr André Léonard, Les raisons d’espérer, Presses de la Renaissance, 2008.

[6]Concile Vatican II, Dignitatis humanae, n° 10 ; cf. Ad Gentes, n° 13.

[7]Cf. Ps 14, 1 et 53, 2.

[8]Blaise Pascal, De l’esprit géométrique et de l’art de persuader.

[9]Cf. Luc Ferry, L’Homme-Dieu ou le sens de la vie, Grasset, 1996, p. 195.

[10]CEC n° 161.

[11]CEC n° 157.

[12]Cf. CEC n° 2088 : « II y a de diverses manières de pécher contre la foi. Le doute volontaire portant sur la foi néglige ou refuse de tenir pour vrai ce que Dieu a révélé et que l’Église propose à croire. Le doute involontaire désigne l’hésitation à croire, la difficulté de surmonter les objections liées à la foi ou encore l’anxiété suscitée par l’obscurité de celle-ci. S’il est délibérément cultivé, le doute peut conduire à l’aveuglement de l’esprit. »

[13]Cf. sermon 144, 2 et Traité sur saint Jean, n° 29. Voir saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique IIa Ilae q.2 a.2.

[14]Cf. Jc 2, 1 : « Toi, tu crois qu’il y a un seul Dieu ? Tu fais bien. Les démons le croient aussi, et ils tremblent. »

[15]Saint Augustin, Traité sur saint Jean, n° 29.

[16]On se souvient de la fameuse anecdote de saint Thomas d’Aquin qui scrute le ciel parce que ses frères lui ont prétendu, pour se moquer de lui, qu’il y avait un bœuf qui volait. Après que ses frères se soient bien gaussés de sa crédulité, la réplique du saint fut cinglante et édifiante : « Je préfère croire qu’un bœuf peut voler plutôt que de croire qu’un frère puisse mentir » !

[17]Saint Augustin, De utilitate credendi, 26 et 31.

[18]Saint Thomas d’Aquin, in Symbolum Apostolorum.