Enfant Prodigue

L'engrenage de la Scientologie

 

Par Marie-France James 

        Au cours des dernières années, un peu partout à travers l'Occident et ici-même au Québec, les médias ont souvent fait allusion à la Scientologie. Surtout à l'occasion de procès retentissants, de perquisitions gouvernementales et de témoignages d'individus dits «escroqués» ou «terrorisés» par les pratiques utilisées par la secte à leur endroit, 

        Mais rarement a-t-on cherché à informer le public sur la nature, les méthodes et les objectifs poursuivis par cette «nouvelle religion» à saveur gnostique, de même qu'à expliquer la fascination qu'exerce sur certains le programme ici proposé. 

        J'ai cherché à en savoir plus tout en conservant en tête les nombreux griefs qui ne cessent de s'accumuler sur le dos de la Scientologie, 

        Tout a commencé avec la publication, aux États-Unis, de La Dianétique. La Science moderne de la santé mentale (1950). Quatre ans plus tard, son auteur, Lafayette Ron Hubbard (1911-1986) fonde l'Église de Scientologie comme pour donner une armature religieuse à sa méthode thérapeutique en butte à de nombreuses attaques des professionnels de la psychologie et de la psychanalyse; ces derniers «particulièrement déçus de se faire dire qu'il était nécessaire d'abandonner ses croyances préalables avant de s'engager en dianétique». 

        Depuis, la secte, aux multiples ramifications masquées sous diverses étiquettes et raisons sociales, n'a eu de cesse de s'étendre à travers l'Occident. Sa période d'apogée se situerait vers 1975 où elle comptait alors 2 millions d'adeptes dont 750,000 aux États-Unis.  Mais suite à la mauvaise presse qui lui a été faite, ses effectifs seraient en baisse. 

        Implantée au Québec depuis 1973 (avec chef-lieu canadien installé à Toronto), l'Église de Scientologie possède des succursales à Montréal, Québec, Chicoutimi, Rouyn-Noranda, Valleyfield, St-Jérôme, St-Jovite, etc. A l'automne 1982, on (1) estimait à 3,500 le nombre de Québécois qui avaient eu recours aux services de la Scientologie, et a environ 400 le nombre de ceux qui peuvent être considérés comme des membres actifs de la secte, dont 90 à titre de membres du personnel de l'Église de Scientologie de Montréal. 

Mystère autour du fondateur. 

        Le mystère plane autour de Lafayette Ron Hubbard qui n'a pas été vu en public depuis mars 1980. La version des officiels de l'Église de Scientologie est que leur fondateur vit en reclus et qu'il a droit à sa vie privée. En revanche, ses détracteurs considèrent plutôt qu'il se planque en raison de poursuites légales intentées par le fisc américain. Pour sa part, son fils, Ronald De Wolf avance l'idée que son père est probablement décédé... à moins qu'il ne soit réduit à un état d'aliénation mentale, (2) 

        Toujours est-il que l'on continue à publier de nouveaux ouvrages dûs à la plume de L.R. Hubbard et à produire de nouvelles bandes sonores qui donnent à entendre sa voix. Dans chacun des grands centres de Scientologie, un luxueux cabinet de travail lui est même ménagé; la pièce fait d'ailleurs l'objet d'un entretien régulier; carafe d'eau fraîche, cigarettes à la portée de la main, etc., comme en attente du Maître qui pourrait surgir à tout instant. 

Méthode de recrutement. 

        La littérature courante de la Scientologie ou encore les encadrés publicitaires qui figurent dans divers journaux et périodiques, à moins que ce ne soit un membre du groupe qui vous accoste au coin de la rue, tous, d'entrée de jeu, proposent que vous vous soumettiez gratuitement à un test de personnalité (200 questions). 

        L'interprétation des résultats, par un membre du personnel de la Scientologie, est évidemment destinée à faire prendre conscience à l'individu de ses insuffisances et, qui plus est, à faire douter d'eux-mêmes ceux qui auraient le sentiment de se bien porter. Et si vous cédez devant cette opération «marketing», le processus d'engrenage est d'ores et déjà enclenché. 

        On vous propose alors dans le cadre contraignant d'un contrat légal que vous vous devrez d'honorer toute une batterie de techniques et de cours individualisés qui auront soi-disant pour effet de produire en vous la naissance d'un être nouveau, totalement libre, responsable et fort d'un potentiel illimité. Mais compte tenu que la formation dispensée est coûteuse, et que «la route qui conduit à la libération totale est longue», comme l'assure L. R. Hubbard, vous risquez fort d'y engouffrer plus que vos économies. 

Thérapie par l'«audition». 

        Bien que la Scientologie se présente comme l'héritage moderne de la sagesse védique et du bouddhisme ancien, il n'y a pas de place ici pour la méditation et la contemplation. De plus, la croyance en Dieu est jugée facultative et la conception qu'on s'en fait, est laissée à la discrétion de chacun. 

        Ainsi, ce qui est mis de l'avant, ce n'est pas Dieu, mais le moi profond de l'homme, le thétan appelé à un destin de surhomme propre à engendrer la surhumanité de demain. Mais comment y arriver ? 

        Ici, on part de la conviction que le psychisme de l'individu est infesté d'«engrammes», c'est-à-dire de perceptions négatives imprimées dans le subconscient et l'inconscient, et qui forment ce que l'on appelle l'«esprit réactif». Ce qui a pour résultante de rendre les décisions et les comportements de l'individu dépendants de forces qu'il ne maîtrise pas. 

        L'objectif consiste donc à se débarrasser de ces engrammes, à devenir «clair», de façon à être «cause» et non plus «effet» des nombreux déterminismes qui conditionnent l'existence. Ainsi, l'individu devrait pouvoir entrer en pleine possession de ses moyens, vivre au présent, et être capable de contrôler parfaitement son environnement. 

        Pour ce faire, il y a lieu de s'engager dans une forme de psychothérapie mise au point par L.R. Hubbard. Ce processus thérapeutique dit de l'«audition» implique les services d'un scientologue de même qu'un électromètre. La technique consiste à se déplacer sur la ligne de temps, dans un présent retrouvé, et, ce faisant, de prendre contact avec ses engrammes, de les repasser et, ainsi, de les effacer. 

        En principe, une fois que vous avez repassé (et donc effacé) tous les engrammes accumulés au cours de votre vie, vous devenez «clairs>. Mais il faut ensuite attaquer les engrammes de vos «vies antérieures», ce qui devrait normalement vous faire aboutir au statut et aux potentialités d'un «thétan opérationnel». 

        Il semble qu'il faut en moyenne 200 heures d'«audition» pour devenir «clair». Ce service est dispensé dans le cadre de 45 églises locales de Scientologie et, selon la formule adoptée, la facture peut se chiffrer entre 2,500 $ et 25,000 $ (3) Pour atteindre les niveaux supérieurs, il faut obligatoirement poursuivre sa formation à l'étranger: Floride, Californie, Angleterre, Danemark. 

Une machine à gober les sous. 

        Selon le gouvernement américain, au début des années 80, l'Église de Scientologie amassait des recettes annuelles de 150 millions $ sur le seul territoire des États-Unis.

        Lors d'un volet de la télévision canadienne consacré à la Scientologie, en octobre dernier, divers témoins ont rapporté avoir perdu, au profit de la secte, des sommes considérables. Pour l'un, il s'agissait de 300,000$. Pour un autre, l'incitation à hypothéquer sa résidence familiale de façon à financer le cheminement scientologique de sa fille, etc. A ce qui semble, tous les moyens sont bons pour soutirer l'argent nécessaire au financement des divers programmes de formation. 

        Ainsi, le système est conçu de telle façon que, dès le début de la démarche, chacun est incité à recruter de nouveaux membres. Le recruteur est alors assuré de toucher 10 % des frais éventuellement engagés par le nouvel adhérent; 10 % qui ne tarderont pas, pour leur part, à être réinvestis de nouveau dans le programme de formation du recruteur, et ainsi de suite. 

        Au besoin, on vous offrira même de travailler pour l'Église de Scientologie de façon à défrayer le coût de vos séances d'«audition». Mais alors, il y aura lieu de s'attendre à travailler sous pression, à faire de longues heures, et à respecter l'engagement contracté (deux ans et demi ou cinq ans), sinon vous serez acculé à rembourser tous les frais de la formation déjà reçue. 

Un appareil à broyer les individus. 

Ainsi, il faut savoir que l'on s'engage à ses risques et périls dans l'engrenage scientologique.  

        Déjà, toutes les informations personnelles livrées dans le cadre des séances d'«audition», et qui sont stockées, peuvent éventuellement servir à dénigrer ou à ternir la réputation des membres récalcitrants. 

        Il y a aussi lieu d'évoquer les pressions subies par la police intérieure de l'organisation (le «Sea Org») et les sévices imposés par le «groupe de réhabilitation» si l'on contrevient au code d'éthique de la secte ou si l'on n'atteint pas les barèmes de productivité régulièrement contrôlés. 

        De même, si un membre décide de couper les ponts avec l'organisation scientologique, il peut s'attendre à tout. Surtout s'il a le malheur de témoigner de sa propre expérience et, de ce fait, dévoiler certaines facettes cachées de la secte. 

        Enfin, même les journalistes, tout à fait extérieurs à l'appareillage scientologique, ont intérêt à enjoliver le portrait ou à se taire, sinon... Certains l'ont dramatiquement appris à leurs dépens !  


(1) (3) Les données chiffrées du présent article sont tirées, pour l'essentiel, de Chagnon. Roland. La Scientologie: une nouvelle religion de la puissance, Montréal, Hurtubise HMH, collection Sociologie, 1985. 260 pages 

(2) La version officielle la plus récente indique que L.R. Hubbard serait décédé le 24 janvier 1986.


Source : «L'engrenage de la Scientologie»,
L'Informateur catholique
, vol. V, no.7 (mars 1986), p. 13.
Publié sur ce site avec la permission de Marie-France James.
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