Il s’est retrouvé de tout temps des esprits chimériques, ou rebelles aux conditions onéreuses de l’unité catholique, pour opposer à cette Église visible, temporelle et hiérarchique, telle qu’elle existe parmi nous, une sorte d’Église invisible, toute « intérieure », toute « spirituelle », « communauté lumineuse de Dieu dispersée dans tout l’univers » [1]. Seule cette vaste communio sanctorum (= communion des saints), lieu idéal de rencontre de toutes les communautés chrétiennes comme de toutes les âmes saintes, serait à proprement parler l’Église de Dieu. Seule, elle serait divine. Seule, elle serait objet de foi. La première, qui est « corporelle », ne serait qu’ « une création humaine » [2]. N’est-elle pas inévitablement étroite et mêlée ? Ne divise-t-elle pas fatalement au cours des âges en groupements divers et souvent opposés entre eux ? Enfin, les nécessités du bon ordre ne lui imposent-elles pas tout un appareil humain de gouvernement qui n’a rien à voir avec la sainteté de l’Evangile ?
Telles sont à peu près les objections luthériennes, qui se retrouvent plus ou moins à la base de certaines conceptions « oecuméniques » en dehors du catholicisme. Au regard d’une sagesse toute naturelle, elles ne seraient pas sans poids [3]. Cependant, se laisser aller à penser de la sorte, ou dissocier avec Leibniz « le temple de Dieu » et le « temple des hommes », ou affirmer avec Calvin que l’Église est « la compagnie des fidèles que Dieu a ordonnés et élus pour la vie éternelle » et qu’elle « peut consister sans apparence visible » [4], c’est hypostasier un rêve et tenter de séparer ce que Dieu a uni. Ce n’est pas seulement, comme bientôt Melanchton était obligé de le déplorer, introduire partout l’anarchie doctrinale. C’est se fermer soi-même à l’intelligence du « dessein éternel » que Dieu « a réalisé par Jésus-Christ notre Seigneur » [5]. . C’est, pour des raisons humaines, être infidèle à toute l’Écriture. Certes, « la structure sociale de la communauté chrétienne, qui proclame d’ailleurs la sagesse de son divin Architecte, est cependant d’un ordre tout à fait inférieur dès qu’on la compare aux dons spirituels dont elle est ornée et dont elle vit » [6]. Mais elle n’en est pas moins, elle aussi, dans ses lignes essentielles, d’institution divine. Et si nous croyons vraiment que l’Église que nous professons en chantant le Credo est à la fois une communauté universelle et une communauté visible, nous ne pouvons pas non plus, sans trahir notre foi, nous contenter d’admettre ensuite que l’Église universelle est rendue visible et concrétisée pour chacun de nous par la communauté particulière à laquelle il se rattache, sans égard à la séparation des différentes communautés particulières les unes par rapport aux autres [7]. Ce serait là encore une manière de résoudre la question en faisant appel à une Église invisible . Ce serait là encore faire « de la spéculation platonicienne » au lieu d’écouter Jésus Christ [8]. « Dès le lendemain de la mort de Jésus », une Église existait, vivait, telle que Jésus l’avait faite. Or l’Église actuelle doit être en continuité vérifiable avec cette communauté des premiers disciples, qui fut depuis le premier jour un groupe bien déterminé, social, organisé, avec ses chefs, ses rites, ses usagers, et bientôt sa législation. Elle doit, par une succession réelle et ininterrompue, tenir à « la racine de la société chrétienne » [9]. Ce n’est pas en traitant cette succession de « profane », de « mécanique » ou de « juridique » qu’on en éliminera l’exigence. Qu’on mette , si l’on y parvient, un sens précis sous le terme d’apostolicité « pneumatique » en l’opposant à toute idée de succession « historique ». Jamais, en tout cas, depuis la première origine, on n’a compris ainsi les choses. Nous en croirons plutôt saint Irénée, montrant les Apôtres confiant aux évêques, les Églises dont ils avaient la charge. Si l’Église visible d’aujourd’hui n’est pas l’Église « apostolique », elle ne continue pas réellement la mission du Christ et elle n’est pas son Église [10].
Au reste, « s’il n’y a qu’une âme, il ne peut y avoir qu’un corps » [11]. Des corps multiples et divisés ne peuvent constituer une Église unique. La supposition qu’il pourrait y avoir plusieurs sociétés chrétiennes indépendantes avec « unité de l’esprit » est « totalement étrangère à la pensée de saint Paul » [12] comme elle est contraire à toute l’histoire chrétienne primitive. Si l’Église est réelle, il faut qu’elle soit un organisme qu’on puisse en quelque sorte « voir et toucher » [13], de même qu’on pouvait voir et toucher l’homme-Dieu pendant sa vie terrestre. L’Épouse du Christ est unique, et c’est une Église « qu’on voit, qu’on entend, qu’on croit, qui enseigne, qui décide, qui baptise » [14]. Tout oblige à le reconnaître : selon l’énergique formule du R.P. Louis Bouyer qui rejoint la formule de saint Ignace d’Antioche, « une église invisible est la même chose que pas d’église du tout » : sans la hiérarchie qui la rassemble, l’organise et la guide, « on ne peut parler d’Église ». Et celui qui refuse ici la logique paradoxale de l’Incarnation, comment la suivrait-il encore en ce qui concerne l’économie sacramentaire ? Bien plus, comment ne serait-il point exposé à l’abandonner en ce qui concerne la personne même de Jésus Christ [15] ?
D’autre part, s’il est vrai que l’Église, par son aspect visible, « manifeste des traces évidentes de la condition de notre faiblesse humaine, il ne faut pas l’attribuer à sa constitution juridique, mais plutôt à ce lamentable penchant au mal des individus, que son divin Fondateur souffre jusque dans les membres les plus élevés de son Corps mystique, dans le but d’éprouver la vertu des ouailles et de faire croître en tous les mérites de la foi chrétienne » [16]. L’Église offre en sa structure le mélange, non seulement du visible et de l’invisible, mais, dans le visible même, du divin et de l’humain : « Christus... nostram salutem operatus est , in quantum fuit Deus et homo...Operatur igitur et ministros Christi homines esse, et aliquid divinatis ejus participare secundum aliquam spiritualem potestatem » [17] (= « le Christ... a opéré notre salut en tant qu’il était à la fois Dieu et homme... Il faut donc que les ministres du Christ soient des hommes et qu’ils aient part en même temps d’une certaine manière à sa divinité selon une certaine puissance spirituelle »). Cette loi constitue, redisons-le, un aspect fondamental du mystère de l’Église. Nous ne prêtons pas assez d’attention à tout ce qui en résulte pour nous de force. L’auteur de l’Épître aux Hébreux, cependant, nous exhorte à nous souvenir de nos chefs défunts, par qui la Parole de Dieu nous fut transmise, et ce n’est pas sans raison qu’il ajoute aussitôt sans transition : « Jésus Christ, est le même hier et aujourd’hui, Il le sera éternellement » [18]. C’est par les hommes qui nous enseignent et nous guident avec une autorité divine que nous est assuré ce bien, de tous le plus précieux : la solidité indéfectible dans la foi au Christ et dans la participation à Sa vie. Mais la même loi comporte en revanche, pour ceux qui ne cherchent point à s’y dérober par une sorte d’indifférence, un côté souvent douloureux. L’histoire le montre à l’évidence : il y a des pasteurs habiles, il y en a aussi d’incapables ; il y a de bons pasteurs, il y en a quelquefois aussi de mauvais19. Qu’il appartienne ou non à la hiérarchie, un catholique zélé peut être un médiocre chrétien : si la terminologie est contestable, une expérience trop commune nous l’a imposée. Ce qui permet la sainteté est aussi ce qui donne accès à la plus atroce imposture.

